Jazz britannique nouvelle vague : immersion dans l'avant-garde collective

01/01/2026

Un écosystème de collectifs à contre-courant des hiérarchies

Ce qui frappe d’abord : l’abandon du format traditionnel du « band de jazz » en faveur du collectif. Le modèle pyramidal à la “leader plus side-men” implose, remplacé par une logique horizontale, inclusive et poreuse. Les groupes deviennent des plateformes, les musiciens circulent entre les projets, empruntant à la scène rave, à l’électronique DIY ou même au punk leur intensité communautaire et leur énergie. Ce n’est pas un hasard si les collectifs britanniques actuels, souvent impulsés par des musicien·ne·s issu·e·s de quartiers mixtes, pensent la musique autant comme une construction sociale que comme une recherche esthétique.

  • Fluidité et perméabilité : musiciens, danseurs, MCs, graphistes, vidéastes… Les collectifs s’étendent au-delà de la musique elle-même (source : The Guardian).
  • Décloisonnement : le jazz y dialogue sans complexe avec grime, dub, afrobeat, dancehall ou broken beat.
  • Dynamique d’autoproduction : prises de risque éditoriales, création de labels, événements autogérés (source : Jazzwise).

Cette mutation n’aurait pas eu lieu sans l’irruption de scènes locales puissamment ancrées dans leurs territoires – Londres, certes, mais aussi Manchester, Leeds, Bristol, Glasgow. Voyons qui fait vibrer ces territoires.

Panorama : quatre collectifs emblématiques à suivre de près

1. Ezra Collective: le groove fédérateur

Collectif devenu phénomène, Ezra Collective a été fondé à Londres en 2012 par Femi Koleoso (batterie), son frère TJ Koleoso (basse), Joe Armon-Jones (claviers), James Mollison (saxophone) et Dylan Jones (trompette). Leur obsession : ouvrir le jazz sur la ville, la danse, et donc la jeunesse. Leur album Where I’m Meant To Be, sacré Mercury Prize 2023, résume la démarche : jazz non plus “pour les experts”, mais déstabilisé par l’afrobeat, le reggae, le hip-hop. Preuve de leur rayonnement : une tournée au Japon sold out en 2023, à l’autre bout de la planète.

  • Collabore avec Sampa The Great, Jorja Smith
  • Le clip “Victory Dance” tourné dans les rues de Lagos, symbole d’un jazz-diaspora
  • Près de 80 % de leurs streams réalisés par des moins de 35 ans, selon Spotify UK

2. Steam Down: l’improvisation comme espace radical

Steam Down, c’est le projet fondé en 2017 à Deptford, au sud-est de Londres, par le saxophoniste Ahnansé (Wayne Francis II). Leur jeudi soir “Steam Down Session” s’est imposé comme la jam la plus explosive de la capitale : un maelström où grime, spoken word, jazz modal, broken beat, africana s’entrechoquent, souvent dans la même mesure. L’enjeu : inclure le public, jouer sans filet, ouvrir la scène à tou·te·s. La majorité de leurs membres vient de la diaspora africaine ou caribéenne ; chaque session est un acte politique en soi : saturer le jazz britannique de la réalité multiculturelle du pays.

  • Lauréats du Best Live Experience aux Jazz FM Awards 2019
  • Influences majeures : Sons of Kemet, The Comet Is Coming, grime et drill
  • Sortie du premier LP Five Fruit en 2023 chez Decca

3. Tomorrow’s Warriors : l’incubateur

Si la nouvelle scène britannique a si bien fleuri, elle le doit largement à Tomorrow’s Warriors, collectif-pépinière fondé en 1991 par Janine Irons et Gary Crosby. Parmi les alumni : Shabaka Hutchings, Nubya Garcia, Moses Boyd, Femi Koleoso. Ce n’est donc pas “un” groupe, mais un réseau, où transmission, échange, et mentorat s’articulent avec un sens aigu de la justice sociale. Le collectif affirme dans sa charte la priorité donnée aux femmes, aux artistes racisés et aux origines populaires. Chiffre-clé : 87 % des participant·e·s à leurs ateliers identifiés comme “non blancs” (source : Tomorrow’s Warriors).

  • Près de 5000 jeunes musiciens formés depuis 1991
  • Soutien public majeur : Arts Council England et PRS Foundation
  • Programme “Jazz Juniors” dès l’école primaire

4. M10 (Manchester): le laboratoire nordiste

Échappant à la centralité londonienne, M10 – pour Manchester 10 – fédère une nouvelle garde venue du nord : Emma-Jean Thackray (vue aussi sur le label International Anthem de Chicago), Fergus McCreadie, le batteur Rob Turner (GoGo Penguin). Ici, la couleur locale est de rigueur : héritage de la club-culture (Hacienda, warehouse parties), proximité avec la scène house, drum’n’bass ou trip hop. Les projets n’hésitent pas à explorer le minimalisme, les effets électroniques en live, les architectures rythmiques complexes. Le MJF (Manchester Jazz Festival) leur réserve chaque année une scène entière.

  • Lancement du label Gondwana Records, phare du jazz “nordiste” (GoGo Penguin, Portico Quartet)
  • Partenariat avec l’Université de Manchester pour des résidences d’artistes
  • Export à l’international : collaborations avec Makaya McCraven (USA) et Takuya Kuroda (Japon)

Les ingrédients du renouveau : inspirations, hybridations et militantisme

Pourquoi cette effervescence alors que la France, l’Italie ou l’Allemagne peinent à générer un mouvement collectif aussi structurant ? Trois facteurs cruciaux :

  • L’école publique britannique : Malgré la crise, le théâtre des écoles publiques (Southwark, Hackney, Manchester) développe une pédagogie extra-scolaire autour du jazz, avec mentorat d’artistes plus aguerris et accès facilité aux studios municipaux (source : Arts Professional UK).
  • Des labels et clubs indépendants ultra-dynamiques : Jazz re:freshed, Brownswood, Total Refreshment Centre. Ces structures misent sur le collectif et la session live comme espace créatif et social, loin de la logique du “leader star”. (The Vinyl Factory)
  • Un discours explicitement politique : Les textes abordent post-colonialisme, Black Lives Matter, Brexit, précarité urbaine. La musique devient tribune, autant qu’expérimentation.

L’une des particularités du jazz britannique nouvelle vague : sa capacité à faire exploser le format “concert assis”. Aux concerts des collectifs, pas de hiérarchie entre scène et public. Il n’est pas rare qu’une jam Steam Down se transforme en bal de quartier. Des initiatives comme Jazz refreshed monnaient d’ailleurs 5 £ l’entrée, pour ouvrir les portes à tous (contre parfois 40 £ pour les clubs historiques du West End Londres).

Des rencontres décisives : la porosité électronique et urbaine

Le renouvellement du jazz britannique ne serait pas ce qu’il est sans une fécondation croisée avec la scène électronique et urbaine. Entre 2015 et 2020, selon le rapport UK Music, le nombre de collaborations “cross-genre” jazz/électronique enregistré a doublé. On pense notamment à :

  • Moses Boyd et les beats de Four Tet (écouter “Rye Lane Shuffle”)
  • Nubya Garcia et sa résidence sur NTS Radio, faiseuse de ponts entre afro-caribéen et electro-jazz
  • Yussef Dayes (ex-Yussef Kamaal) et Tom Misch, qui envahissent Coachella et Glastonbury avec une fusion improvisée live

Derrière ces noms, tout un arrière-plan de rencontres informelles : studios partagés (Total Refreshment Centre, Church Studios), festivals pluridisciplinaires (We Out Here, Brainchild), open mics, ciné-concerts, DJ sets. Les frontières s’estompent : le musicien de jazz n’est plus “celui qui sait”, mais “celui qui écoute, qui partage, qui se mélange”.

Des lieux, véritables incubateurs du mouvement collectif

Le foisonnement des collectifs n’aurait pas eu lieu sans quelques lieux-phares, devenus en moins de dix ans les véritables cathédrales du renouveau.

  • Total Refreshment Centre (TRC, Hackney) : salle, studios, QG du jazz alternatif. Son fondateur Lex Blondin explique au New York Times (2021) : “On accueille tout le monde, rien n’est figé. Les collectifs viennent tester leurs morceaux, enregistrer, inviter des slameurs, tout est possible.”
  • Church Of Sound (Clapton) : concerts “in the round”, acoustique brute, public assis par terre ou debout. Les albums live de Maisha, Nerija ou Nubya Garcia y voient le jour.
  • Jazz re:freshed (Notting Hill puis en ligne) : festival, label, scènes open mic, diffusion en livestream, documentation (Jazz re:freshed 5ive Series).

Même en période Covid, l’innovation s’est poursuivie grâce à des modèles mixtes (capacité réduite, live stream, donation-based offers). Le rapport UK Jazz Survey 2022 montre une hausse de 17 % des audiences “digital natives” sur les plateformes de livestream jazz au Royaume-Uni.

Quels horizons pour la prochaine décennie ?

La génération engagée des collectifs britanniques a déjà essaimé ailleurs : les collaborations avec la scène jazz sud-africaine (Shabaka Hutchings) ou les labels new-yorkais (International Anthem, Ropeadope) prouvent l’émergence d’un “sound” mondialisé. Plusieurs projets pensent déjà à l’après, notamment sur les enjeux écologiques (concerts zéro carbone), la transmission “horizontalisée” (mentorat entre pairs), l’intégration de la danse ou des arts visuels dans les performances live.

En 2024, alors que la Brit Jazz explosion continue d’agiter festivals et classements (on notera que trois albums issus de collectifs on trusté le top 10 du Jazzwise Album of the Year), ce mouvement rappelle une évidence : le jazz n’a jamais été un musée. Le jazz britannique, en collectif, en témoigne d’autant plus que personne ne l’attendait ici – ni là, ni demain. Traversons la Manche, restons à l’écoute. C’est là que ça se passe.

  • Pour aller plus loin :
  • The British Jazz Explosion : Tradition and Transformation (BBC Sounds)
  • “How London became the centre of the jazz world” (The Guardian)
  • Jazzwise Magazine, spécial UK Scene, mai 2023
  • Jazz re:freshed – site officiel
  • Tomorrow’s Warriors – site officiel

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