GoGo Penguin : L’odyssée électro-jazz britannique sans frontières

24/02/2026

Manchester, laboratoire sonore : naissance d’un ovni jazz

Quand on évoque le jazz britannique du XXIe siècle, il y a de quoi lever un sourcil face à un certain académisme encore trop répandu sur le Vieux Continent. Pourtant, quelques irréductibles tracent leur sillon sans se soucier des gardiens du temple, refusant l’aseptisation ou la fossilisation du genre. GoGo Penguin, formé à Manchester en 2012, incarne l’énergie iconoclaste de la nouvelle scène britannique. Le trio composé de Chris Illingworth (piano), Nick Blacka (contrebasse, remplaçant le membre originel Grant Russell en 2013), et Rob Turner (batterie), n’a pas inventé la poudre — ni l’ordinateur — mais ils l’ont fait danser. Rares sont les formations à avoir autant bousculé l’image du jazz "propret", raillée par ceux qui le voient comme une musique de conservatoire plus que de clubs bouillonnants.

Car on ne trouve pas dans leur disque fondateur, v2.0 (2014, Gondwana Records), la nostalgie d’une époque révolue. "Breakbeat", textures ambient, énergie héritée du drum’n’bass, et amour revendiqué pour la scène électronique de Manchester (qu’on pense à Autechre ou Aphex Twin), GoGo Penguin s’inspire de tout, retravaille tout, dépoussière tout. Leur identité ne tient pas d’un collage cynique, mais d’une réelle fusion organique, fruit de milliers d’heures passées à faire dialoguer grooves acoustiques et pulsations synthétiques. Ce n’est plus le jazz qui chercherait son salut dans l’électronique, ni l’inverse : leur musique abolit la frontière, à tel point que de nombreux fans issus de la scène électronique les ont rejoints… bien avant que la critique jazz ne s’emballe.

Des chiffres qui parlent : un trio culte bien au-delà du jazz

  • Plusieurs millions de streams : Leur morceau "Hopopono", par exemple, a dépassé les 40 millions d’écoutes sur Spotify en 2024, preuve que leur ancrage dépasse de loin les sphères tympaniques des seuls jazzophiles (Source : Spotify).
  • Prix Mercury Prize : Leur nomination en 2014 pour v2.0 aux côtés de Damon Albarn et Young Fathers leur offre une visibilité inédite pour un groupe de jazz instrumental, et ancre leur musique dans la culture populaire britannique (Source : BBC).
  • Signatures majeures : Après Gondwana, label phare des musiques aventureuses à Manchester, GoGo Penguin rejoint Blue Note en 2016, synthèse absolue du classicisme jazz et de la modernité aventureuse. Là encore, signe d'une reconnaissance à la fois patrimoniale et contemporaine.
  • Des tournées qui sold-out : À Paris, Londres ou Tokyo, GoGo Penguin remplit les salles, attirant un public aussi jeune que bigarré. Leur concert à la Philharmonie de Paris en 2021 affichait complet en quelques jours.

L’esthétique GoGo Penguin : entre mécaniques électroniques et souffle humain

Piano préparé & textures granuleuses

Chris Illingworth ne se contente pas de jouer des accords prismatiques : son instrument, préparé, est truffé de tissus, de gommes, de pinces qui modulent sa sonorité, créant des nappes évoquant autant Steve Reich (son idole revendiquée) que Jon Hopkins ou certaines atmosphères minimalistes du label Warp. Ce travail de préparation du piano, hérité du jazz expérimental mais poussé ici dans une direction post-moderne, donne la couleur granuleuse, insaisissable de GoGo Penguin.

Rythmiques syncopées et électricité latente

Rob Turner, batteur à la frappe mutante, puise autant dans la complexité polyrythmique du jazz contemporain que dans les patterns drum’n’bass ou même les textures jungle. Les morceaux sont souvent construits sur des cycles à contretemps et des grooves "cassés", typiques d’une certaine école électronique anglaise. Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter le titre "Atomised" (2020), où la batterie semble dialoguer avec une boîte à rythmes fantôme.

Contrebasse, le liant insoupçonné

Nick Blacka, véritable colonne vertébrale sonore, tisse le pont entre la physicalité jazz (jeu à l’archet, puissance du grave) et les lignes de basse répétitives et hypnotiques de l’électronica. Ce n’est pas un simple accompagnement harmonicopercussif : chaque note, chaque attaque de corde, devient un micro-groove, addictif, obsédant.

Un héritage assumé, des influences réinventées

GoGo Penguin n’a jamais nié ses parentés avec les pointures de la scène jazz actuelle ou passée. Mais il serait réducteur de les enfermer dans la filiation facile du "nouveau EST" (Esbjörn Svensson Trio), bien que les comparses scandinaves aient aussi misé sur la fusion jazz-électronique. Ce qui distingue GoGo Penguin :

  • Un attachement viscéral à la scène électronique britannique (Autechre, Squarepusher, Aphex Twin)
  • Une proximité avec la drum’n’bass plus qu’avec la pop ou le rock
  • Un radicalisme rythmique : la pulsation n’est jamais un simple battement, c’est une énergie brute, brute de décollage

Leur méthode ? Jamais de citation directe ou de pastiche : chaque influence est absorbée, métabolisée dans une urgence collective. Les morceaux pourraient d’ailleurs parfois passer pour les BO d’un film futuriste ou d’un jeu vidéo indie, tant l’aspect cinématographique et immersif est fort (Man Made Object, 2016, s’inspirait notamment du cinéma de science-fiction).

GoGo Penguin, ou la scène jazz britannique 3.0

Manchester n’est pas seulement la ville de Joy Division, Happy Mondays et toute la clique Madchester. Depuis une dizaine d’années, cette ville industrielle s’est imposée comme un incubateur des musiques expérimentales anglaises. Le label Gondwana Records, créé en 2008 par Matthew Halsall, a favorisé l’éclosion de nombreux artistes qui partagent la même volonté de faire cohabiter jazz, ambient, et électronica.

  • Alice Zawadzki, Mammal Hands, Hania Rani : la constellation Gondwana n’a rien d’un hasard, et partager un ADN avec GoGo Penguin, tout en gardant une forte singularité.
  • Jeunesse, mixité, ouverture : Le public des concerts de GoGo Penguin casse les codes du public jazz "classique", aux cheveux blancs dominants. La moyenne d’âge y baisse drastiquement. Selon The Guardian (2023), c’est un cas rare de groupe jazz remplissant au Royaume-Uni des salles où la majorité du public a moins de 40 ans.

Pourquoi le jazz électronique britannique moderne?

À l’heure où l’étiquette "jazz" semble parfois lourde à porter, GoGo Penguin fait éclater la coque. Le trio déconstruit les frontières entre scènes — jazz, électronique, musiques improvisées — et propose un récit sonore capable de parler aussi bien à un fan d’IDM (Intelligent Dance Music) qu’à un amateur de piano-jazz. Leur discographie évolue à chaque album :

  1. v2.0 (2014) – Fusion explosive, naissance d’un son identifiable immédiatement
  2. Man Made Object (2016) – Esthétique cybernétique, formes plus abstraites, signatures rythmiques poussées à l’extrême
  3. A Humdrum Star (2018) – Ajout de touches électroniques plus affirmées, mélodies plus introspectives
  4. GoGo Penguin (2020) – Retour aux fondamentaux avec une énergie brute et des textures de plus en plus sophistiquées
  5. Everything Is Going to Be OK (2023) – Écriture plus personnelle, thèmes de résilience après la perte et la crise sanitaire, accueil critique unanime (The Line of Best Fit, Jazzwise)

Chaque disque sonne à la fois technique et immédiat, cérébral et viscéral – une ambivalence rare qui trouve peu d’équivalents sur la scène mondiale. On pourrait les comparer aux Londoniens de The Comet Is Coming, mais la matrice de GoGo Penguin reste résolument moins psychédélique, plus structurée, science du détail plutôt que chaos cosmique.

Le live : catalyseur électro-organique

N’omettons pas le terrain de prédilection : la scène. Là où nombre d’artistes électroniques déçoivent par leur austérité (ou leur trop-plein de machines), GoGo Penguin brille : énergie palpable, précision millimétrée, improvisations fulgurantes. Les fans d’Aphex Twin y trouvent leur compte dans la rythmique quasi-robotique; les puristes du jazz savourent l’interaction et l’écoute mutuelle.

  • Sons acoustiques trafiqués : Pas de laptop sur scène, mais des pédales d’effets et préparations instrumentales poussent le piano et la contrebasse dans des territoires inédits.
  • Improvisation contrôlée : La marge de liberté sur scène permet une relecture à chaque concert. Les morceaux évoluent, se transforment.
  • Résonance collective : Un concert de GoGo Penguin fait danser, méditer, exploser une salle en un seul tenant. Il n’est pas rare de croiser, dans la foule, autant d’anciens clubbers que de fans d’EST ou de Boards of Canada.

Des perspectives : GoGo Penguin, catalyseur ou précurseur?

GoGo Penguin a prouvé que le jazz britannique n’est pas condamné à la marginalité ou à l’autarcie. Leur réussite commerciale et critique, leur audience transgénérationnelle, et leur capacité à infuser l’esthétique électronique sans tomber dans la redite ou l’effet de mode, ouvrent la voie à de nouveaux métissages, qui se multiplient actuellement à Manchester (on pense à Portico Quartet, à Alfa Mist, ou à Nubya Garcia à Londres).

Les puristes pourront toujours débattre de savoir s’il s’agit là de "vrai jazz". Mais, à l’ère où les frontières s’estompent, la question semble de moins en moins pertinente. GoGo Penguin incarne le jazz électronique britannique moderne parce qu’il ose le syncrétisme sans complexe, parce qu’il s’affranchit des dogmes, et parce qu’il continue de surprendre, bousculer, enthousiasmer. La musique devient alors un espace d’exploration, une aventure véritable – loin des nostalgies rassurantes.

Pour ceux qui hésitent encore à franchir le pas du jazz post-moderne, GoGo Penguin offre une porte d’entrée passionnante, où l’on peut se perdre et se retrouver, tout à la fois. Écoutez autrement, explorez plus loin : la devise n’a jamais sonné aussi juste.

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