Une histoire d’immigration et de créolisation musicale
Impossible d’évoquer la scène électronique londonienne sans rappeler le contexte historique : Londres est, depuis des décennies, une ville d’immigration, de métissage. Sous l’influence des communautés africaines, caribéennes, sud-asiatiques et européennes de l’Est, la capitale britannique a toujours laissé le champ libre à l’expérimentation. Dès les années 80, quand la house importée de Chicago passe par les vinyls de jeunes DJs à Tottenham ou Brixton, elle rencontre une nouvelle manière de jouer : celle du jazz britannique.
Un exemple majeur : la scène acid jazz du début des années 90, avec des collectifs comme The Brand New Heavies, Incognito ou Jamiroquai, qui triturent les rythmes house au contact de l’improvisation jazz-funk. Ces groupes revendiquent autant l’héritage de Herbie Hancock que celui de Larry Heard.
Afro-jazz et Broken beat : la naissance d’une scène unique
La “broken beat” — ce style emblématique de l’ouest londonien au tournant du millénaire — aurait pu rester une simple note de bas de page s’il n’avait pas été propulsé par des musiciens issus du jazz, comme Kaidi Tatham et IG Culture. Ils fusionnent alors les syncopes du jazz avec les pulsations électroniques, inventant une rythmique bancale mais terriblement organique. Selon XLR8R, le broken beat doit tout à l’esprit d’improvisation hérité des clubs jazz de Soho.
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La série des soirées Co-Op, dès 1999 à Londres, se transforme en laboratoire où les DJs samplent du Coltrane, posent des solos de Rhodes sur de la house, et déconstruisent la métrique en temps réel.
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Gilles Peterson, DJ globe-trotter et dénicheur invétéré, sera le trait d’union entre jazz old school et nouvelles tendances électroniques : il sortira via son label Brownswood des artistes comme Moses Boyd, batteur passé maître dans l’art de faire swinguer des grooves technoïdes.
Ce n’est pas un hasard si, dans une interview à The Guardian (mars 2019), Moses Boyd déclarait : “Pour ma génération, le jazz n’a jamais été une bulle isolée. Les beats des clubs, l’héritage de l’afrobeat, il y a tout dans le même paquet, et c’est ça qui me passionne.”