De Coltrane à Berghain : Quand le jazz bouleverse la house et la scène électronique à Londres et Berlin

31/07/2025

Quand la pulsation du jazz s'infiltre dans l’électronique

Le jazz n’a de cesse de muter, d’infuser — souvent là où on l’attend le moins. À Londres et Berlin, ces deux mégapoles au centre de la création électronique mondiale, l’influence du jazz s’invite partout : dans les samples de house, dans les improvisations electro-acoustiques, dans le groove mutant des dancefloors nocturnes. D’où vient cette alliance quasi alchimique ? Simple ornementation sonore ou véritable mode de pensée hérité du jazz ? Ce mariage, loin d’être une anecdote, façonne une grande part de l’identité sonore de ces villes.

Londres, laboratoire du groove brisé et du jazz mutant

Une histoire d’immigration et de créolisation musicale

Impossible d’évoquer la scène électronique londonienne sans rappeler le contexte historique : Londres est, depuis des décennies, une ville d’immigration, de métissage. Sous l’influence des communautés africaines, caribéennes, sud-asiatiques et européennes de l’Est, la capitale britannique a toujours laissé le champ libre à l’expérimentation. Dès les années 80, quand la house importée de Chicago passe par les vinyls de jeunes DJs à Tottenham ou Brixton, elle rencontre une nouvelle manière de jouer : celle du jazz britannique.

Un exemple majeur : la scène acid jazz du début des années 90, avec des collectifs comme The Brand New Heavies, Incognito ou Jamiroquai, qui triturent les rythmes house au contact de l’improvisation jazz-funk. Ces groupes revendiquent autant l’héritage de Herbie Hancock que celui de Larry Heard.

Afro-jazz et Broken beat : la naissance d’une scène unique

La “broken beat” — ce style emblématique de l’ouest londonien au tournant du millénaire — aurait pu rester une simple note de bas de page s’il n’avait pas été propulsé par des musiciens issus du jazz, comme Kaidi Tatham et IG Culture. Ils fusionnent alors les syncopes du jazz avec les pulsations électroniques, inventant une rythmique bancale mais terriblement organique. Selon XLR8R, le broken beat doit tout à l’esprit d’improvisation hérité des clubs jazz de Soho.

  • La série des soirées Co-Op, dès 1999 à Londres, se transforme en laboratoire où les DJs samplent du Coltrane, posent des solos de Rhodes sur de la house, et déconstruisent la métrique en temps réel.
  • Gilles Peterson, DJ globe-trotter et dénicheur invétéré, sera le trait d’union entre jazz old school et nouvelles tendances électroniques : il sortira via son label Brownswood des artistes comme Moses Boyd, batteur passé maître dans l’art de faire swinguer des grooves technoïdes.

Ce n’est pas un hasard si, dans une interview à The Guardian (mars 2019), Moses Boyd déclarait : “Pour ma génération, le jazz n’a jamais été une bulle isolée. Les beats des clubs, l’héritage de l’afrobeat, il y a tout dans le même paquet, et c’est ça qui me passionne.”

Berlin : improvisation collective et exploration sonore

Des pionniers techno-jazz aux hybridations les plus récentes

Berlin, c’est l’autre berceau de la confection électronique. Ici, on ne s’embarrasse pas d’étiquettes ; les genres explosent, les clubs s’ouvrent à des live acts où machines et instruments dialoguent. Dès les années 90, un certain Moritz von Oswald – héritier d’une famille de musiciens classiques – trimballe sa formation jazz dans les studios de Tresor, puis fonde Rhythm & Sound, où la rigueur des loops électroniques se frotte à l’improvisation. Oswald, formé à la Hochschule für Musik, n’a jamais caché que sa vision de la techno était étrangère à toute rigidité : “pour moi, un morceau techno, c’est comme un standard jazz : un canevas à réinterpréter sans fin”.

En 2014, la création de Nonkeen, trio mené par Nils Frahm (lui-même passé par le piano jazz), illustre ce trait berlinois : explorations live élastiques, montées en tension inspirées par l’improvisation, et usage décomplexé de l’électronique comme d’un instrument parmi d’autres.

Jazz dans la house minimal et microhouse berlinoises

Derrière la façade froide de la minimale berlinoise, l’influence du jazz est partout, subtile mais profonde :

  • Chez Ricardo Villalobos (d’origine chilienne, mais pilier des nuits berlinoises) : les improvisations rythmiques de ses sets marathon, l’usage de samples subtils de batterie jazz et cette façon de “laisser respirer” la musique rappellent toutes l’école de Miles Davis période électrique.
  • La microhouse signée Perlon Records (label emblématique) s’autorise souvent une flexibilité structurelle héritée de la logique jazz : introduction de motifs, développement sur la durée, disparition de la structure couplet-refrain rigide.

Nombre de labels, comme !K7 Records avec la série DJ-Kicks, ont d’ailleurs consacré des volumes à des artistes associés aux deux mondes, à l’image de Moodymann ou Carl Craig, tous deux influencés par la house jazzy comme par la scène Berghain.

Figures clés : quand les musiciens brouillent les frontières

L’effervescence ne tient pas qu’à des anecdotes sonores, mais bien à des acteurs qui investissent pleinement les deux champs, jazz et électronique. Zoom sur quelques passeurs incontournables :

  • Floating Points aka Sam Shepherd : producteur anglais formé à la Royal Academy of Music, sa discographie oscille entre house ciselée (“Nuits Sonores”), plongées ambient et folies jazz modales (sur l’album “Promises” avec Pharoah Sanders).
  • Shabaka Hutchings : saxophoniste phare de la renaissance du jazz londonien, mais aussi créateur de beats hybrides avec Sons of Kemet ou The Comet Is Coming, flirtant avec la culture rave. En 2021, il publie un mix live avec Four Tet, laissant respirer la house infusée de motifs afro-jazz.
  • Dhafer Youssef (résidant souvent à Berlin) : oudiste et chanteur, il fait tanguer la trance vers le jazz oriental. Son album “Digital Prophecy” (2003), enregistré à la Funkhaus, marie jazz improvisé, nappes électroniques et une esthétique proche des clubs berlinois.

Pourquoi cette alliance fonctionne-t-elle ?

Certains parlent d’affinités harmoniques, d’autres d’attitude. Quatre facteurs expliquent surtout le succès de la greffe jazz-électronique à Londres et Berlin :

  1. L’ouverture des clubs : légendaires comme Fabric (Londres), Ronnie Scott’s (jazz club historique ayant accueilli moults soirées électroniques) ou le Berghain (Berlin), qui programment indifféremment jams jazzy et nuits techno.
  2. La formation musicale : une large part des producteurs house de Londres et Berlin (99% dans certains labels selon Resident Advisor) ont au moins une expérience instrumentale ou jazz, ce qui décomplexe la pratique de l’improvisation dans la production électronique.
  3. La culture du “live” et de la jam : au-delà du DJing, les projets qui font date associent systématiquement live electronics et instrumentistes improvisateurs. Ainsi, le festival Jazz re:freshed (Londres) et XJAZZ! (Berlin) offrent tant de jam-sessions hybrides que l’on ne sait plus toujours si c’est du jazz avec électronique, ou l’inverse.
  4. L’esprit DIY et communautaire : La scène jazz britannique, boostée par Nubya Garcia, Ezra Collective ou Emma-Jean Thackray, partage la même ferveur collective et “do it yourself” que la club culture électronique.

Quelques chiffres, labels et lieux qui comptent

  • Nightdreams (Londres) et Arena Club (Berlin) : deux lieux plébiscités à plus de 80% par le public des plateformes Resident Advisor et TimeOut pour leur programmation mêlant house, héritage jazz et électro hybride.
  • Plus de 200 sorties par an estampillées “jazz-house”, selon les statistiques de Discogs, pour l’ensemble Royaume-Uni et Allemagne.
  • Jazz re:freshed (label et festival londonien) mise sur un catalogue dont 40% intègre des éléments électroniques, d’après le rapport de 2022 de l’organisation.
  • Les ventes numériques de l’album “Promises” de Floating Points et Pharoah Sanders ont dépassé 38 000 copies en trois semaines au printemps 2021, avec une diffusion massive sur les playlists de la BBC et de XLR8R — preuve que ce crossover touche désormais un public bien plus vaste que les puristes.

Vers un avenir sans barrières : la culture du crossover comme manifeste

Si le jazz a réussi à faire bouger les cœurs de la house et des musiques électroniques à Londres et Berlin, ce n’est pas simplement par nostalgie pour les sonorités chaudes ou la sophistication harmonique. C’est parce que l’improvisation, la recherche de la surprise, la liberté du geste, sont au fondement même de leurs scènes. Là où le conservatisme musical enferme, cet échange perpétuel incite à la transgression joyeuse, et permet d’inventer un futur où genres et obédiences comptent moins que la vitalité du son. Gardez l’oreille ouverte : les prochaines nuits en club pourraient bien commencer en 4/4 et finir sur un solo de sax cosmique… ou l’inverse.

Sources : Resident Advisor ; XLR8R ; The Guardian ; Discogs ; Jazzwise Magazine ; The Wire ; TimeOut London ; BBC Radio 6.

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