L’insolente vitalité du jazz britannique contemporain : qui en sont les visages ?

19/12/2025

De Gilles Peterson à la renaissance : genèse d’un nouvel âge

Impossible de parler du renouveau du jazz britannique sans évoquer le rôle de Gilles Peterson, DJ, producteur, et défricheur hyperactif. Dès les années 90, il crée le label Brownswood Recordings, plateforme majeure pour la scène jazz émergente (The Guardian, 2019). Mais attention : la vague actuelle ne doit rien au hasard. Elle s’appuie sur une effervescence datant d’au moins deux décennies, quand l’électronique, la culture club et la diaspora se sont faufilées dans les racines du jazz local.

  • 2008 : Création du label Brownswood qui donne la parole aux expérimentateur·trices (source : Brownswood Recordings).
  • 2016 : Lancement des Jazz Refreshed Live Sessions, soirées à Londres qui servent de tremplin à une nouvelle génération (Jazz Refreshed).
  • Depuis 2017 : Croissance de 72% de la part de marché du jazz britannique sur les plateformes de streaming, selon la BPI (British Phonographic Industry).

Nourrie de rencontres, de melting-pot culturel et de collaborations intergénérationnelles, la scène britannique d’aujourd’hui irradie. Voici ses principaux visages.

Shabaka Hutchings : l’agitateur prophétique

Impossible de contourner Shabaka Hutchings dans toute discussion sérieuse sur le nouveau jazz anglais. Saxophoniste habité, né à Londres mais élevé à la Barbade, Hutchings est le catalyseur d’une nouvelle philosophie musicale – hybride, décomplexée, politisée.

  • Sons of Kemet : L’alliance de la fanfare caribéenne, du groove dub, des cuivres forcenés et des rythmes afrodescendants. Leur album Your Queen Is A Reptile (Impulse!, 2018) a été nommé au Mercury Prize et a fait exploser la notoriété du groupe.
  • The Comet Is Coming : Place à l’afrofuturisme sous acide. Fusion de jazz psyché, de funk cosmique, d'électronica, le trio a reçu le prix Jazz FM “Live Experience of the Year” en 2020.

Hutchings porte la colère sociale dans ses créations : revendication anti-impérialiste, dénonciation du racisme, réinterprétation radicale de l’histoire britannique. Difficile de faire plus actuel.

Nubya Garcia : saxophone, diaspora et sororité

Autre figure phare : Nubya Garcia. Saxophoniste prodige, formée au Trinity Laban Conservatoire et passée par la Tomorrow’s Warriors (programme décisif mené par Gary Crosby), elle incarne la nouvelle voix du jazz britannique féminin et caribéen.

  • Album “Source” (2020, Concord Jazz) : élu meilleur album par Jazzwise, nomination au Mercury Prize, et près de 11 millions de streams sur Spotify (Spotify).
  • Parcours : Membre de six groupes majeurs, dont Maisha, Nérija et le Joe Armon-Jones Quintet.
  • Engagement : Elle milite pour plus de diversité et de visibilité féminine dans le jazz, apportant au passage un groove inspiré par le reggae de ses parents et l’afrobeat contemporain.

Sa démarche, profonde et collective, reflète cette scène qui ne met plus l’ego au centre, mais la communauté, la transmission, la transversalité stylistique. Indispensable.

Moses Boyd : la pulsation nerveuse

Le renouveau britannique est avant tout une histoire de rythme, et Moses Boyd en est l’un des batteurs emblématiques. Premier batteur à signer en son nom sur le mythique label Blue Note Records depuis Tony Williams (!), il joue du jazz comme d’autres font du grime. Sa batterie s’amplifie, se sample, groove comme une boîte à rythmes tout en restant d’une finesse sidérante.

  • Dark Matter (2020) : son premier album solo, encensé par The Independent, figure dans le top 10 de l’année du magazine Mojo.
  • Co-leader de Binker & Moses (avec le saxophoniste Binker Golding) : duo brillant à l’énergie live explosive, couronné par deux MOBO Awards.

La marque de Boyd : il mêle les sons de la jungle, du broken beat, du grime – autant de genres nés dans les quartiers périphériques de Londres – à une science du swing héritée d’Elvin Jones ou de Tony Allen. On ne fait pas plus ancré dans le XXIe siècle.

Ezra Collective : le jazz festif, populaire… et imprévisible

Impossible d’occulter Ezra Collective, quintet explosif propulsé par les frères Femi (batterie) et TJ (basse) Koleoso. Depuis leur victoire au Mercury Prize en 2023, ils sont devenus les ambassadeurs grand public d’un jazz qui ne s’interdit rien : influences nigérianes, génuflexions à Fela Kuti, clins d’œil à Skepta, reprises de Sun Ra ou Radiohead en tournée. Quelques chiffres :

  • Près de 50 millions de streams cumulés pour “Where I’m Meant To Be”.
  • Tête d’affiche de Glastonbury en 2023, une première pour un groupe jazz depuis 1990 (source : BBC Music).

La presse généraliste comme spécialisée, de The Guardian à DownBeat, a salué leur capacité à rendre le jazz viral, fun, inclusif. Leur secret ? Un sens inouï du collectif et une énergie scénique monstre, où chaque concert devient une fête communautaire.

Emma-Jean Thackray et Laura Jurd : la vague nordique et l’avant-garde pop

On aurait tort d’oublier la profondeur de la scène britannique côté femmes instrumentistes, trop souvent invisibilisées hors des projecteurs. Emma-Jean Thackray, trompettiste, productrice, et multi-instrumentiste originaire du Yorkshire, s’est imposée comme la figure de proue d’un jazz « maximaliste ».

  • Album “Yellow” (Movementt, 2021) : classé dans les meilleurs disques de l’année par Pitchfork, NPR et The Vinyl Factory.
  • Sa marque : un patchwork virtuose de jazz spirituel, R&B, house et orchestrations massives, capable de conquérir les scènes de clubs comme de festivals pop.

Laura Jurd, trompettiste elle aussi, travaille sur un versant plus « nordique » : entre jazz de chambre, influences scandinaves et pop expérimentale. Cofondatrice du groupe Dinosaur, elle a été nommée quatre fois au Mercury Prize.

Ces musiciennes prouvent que le jazz anglais contemporain se nourrit autant de la tradition de la BBC Radiophonic Workshop que d’Alice Coltrane ou Björk. Et que la scène n’est plus monocorde ni monotone.

Les collectifs : Tomorrow's Warriors, Total Refreshment Centre & Co

La vitalité ne s’explique pas que par ses stars. Les collectifs et les espaces semi-ouverts jouent un rôle pivot, bien plus que dans d’autres pays européens. C’est là que se nouent les rencontres, là que s’expliquent les explosions collectives de créativité.

  • Tomorrow’s Warriors (depuis 1991) : programme éducatif et tremplin, fondé par Gary Crosby, qui a révélé Nubya Garcia, Shabaka Hutchings, Moses Boyd, Soweto Kinch, et bien d’autres. Il aurait accompagné près de 10 000 jeunes musiciens en trois décennies (source : Tomorrow’s Warriors Foundation).
  • Total Refreshment Centre : Ancien entrepôt de Hackney devenu club-laboratoire puis label, incubateur d’Ezra Collective, Maisha, Kokoroko. Oasis d’indépendance dans une ville minée par la gentrification. Documenté dans le film « We Out Here » produit par Brownswood (2018).
  • Jazz Re:freshed : plate-forme-partage, live sessions hebdomadaires, label. Lieu imprévisible où la scène grime rencontre le bop et où la nouvelle génération ose tout, à quelques pas de Portobello Road.

Un jazz perméable, politique, décomplexé

Loin des clichés poussiéreux du jazz anglais compassé, le renouveau du jazz britannique se distingue par :

  • Son interconnexion radicale avec d’autres scènes (Afrobeat, grime, soul britannique, spoken word, dance).
  • Une soif d’engagement : les disques s’accompagnent d’une réflexion sur l’Empire, le Black Lives Matter britannique, la place des diasporas, la gentrification même.
  • Une dimension inclusive : la scène est l’une des plus mixtes, en termes de genre, d’ethnicité, de classe sociale. Une première dans l’histoire du jazz anglais.

Ce n’est pas un hasard si la presse anglaise – mais aussi française, voir Les Inrockuptibles ou France Musique – se penche avec autant de fascination sur le boom actuel. Le jazz concerne désormais clubs hip-hop, scènes DIY, radios libres et festivals mainstream. D’après le rapport UK Music 2022, le nombre de concerts jazz programmés à Londres a augmenté de 60% depuis 2015. Rares sont les capitales européennes en mesure d’en dire autant.

Épilogue : improviser, reconstruire, influencer

Loin d’être une mode passagère, la scène jazz britannique a enclenché un mouvement structurel : renouvellement générationnel, effacement des frontières stylistiques, affirmation politique, et connexion profonde avec les réalités urbaines de 2024. Difficile d’anticiper où tout cela mènera dans dix ans. Une chose est sûre : les Shabaka Hutchings, Nubya Garcia, Moses Boyd, Emma-Jean Thackray, ou Ezra Collective posent aujourd’hui les standards de demain, dans une logique d’émancipation, de décloisonnement, et d’explosion des langages.

Le jazz britannique contemporain, c’est la promesse que rien n’est figé – et que chaque club, chaque session, chaque groove peut redéfinir l’aventure collective du jazz mondial. Rendez-vous la tête ouverte, les oreilles affûtées : il n’y a qu’à Londres aujourd’hui que le jazz bouillonne à ce point.

En savoir plus à ce sujet :