Entre groove et audace : comment la soul et le RnB infusent le jazz contemporain

11/11/2025

Un héritage commun, des racines qui s’entrecroisent

On ne comprend rien au jazz d’aujourd’hui si l’on fait l’impasse sur la parenté historique de ces musiques. Le jazz, la soul et le RnB, tous issus des mêmes douleurs, des mêmes célébrations, des mêmes luttes. Si la biguine résonnait à Harlem alors que les premiers combos jazz assemblaient leurs cuivres, la soul, elle, émergeait dans les années 1950-60, croisant gospel, blues, et jazz. Tandis que le jazz flirtait avec le be-bop frénétique, la soul loin d’être simple “musique populaire noire”, allait devenir la bande-son d’une Amérique en pleine transformation, omniprésente dans le mouvement des droits civiques, comme l’analyse Achille Mbembe (France Culture).

  • Le RnB premier du nom – “Rhythm and Blues” – désignait déjà dans les années 1940 un style au carrefour du swing, du blues, et du jazz urbain.
  • Des géants du jazz, comme Ray Charles ou Nina Simone, jonglaient sans effort entre jazz et soul, refusant la caserne des genres.
  • L’utilisation du Fender Rhodes, cette signature sonore de Miles Davis à partir de “In a Silent Way” (1969), acte une porosité définitive entre jazz, RnB et soul. (The Guardian)

Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que ces mondes se nourrissent mutuellement. Revenir aux racines, pour le jazz, n’a jamais signifié se tourner vers le passé, mais creuser ce sillon du mélange fécond à chaque génération.

Des musiciens sans frontières : la nouvelle garde du jazz

Ce qui se joue aujourd’hui, c’est la fin – bienvenue – du dogme. L’époque des “purs” et des “durs”, séparant jazz de “musiques populaires”, vacille face aux innombrables collaborations et hybridations. La scène jazz actuelle, notamment en Angleterre ou à Los Angeles, déborde de musiciens pour qui la soul et le RnB sont aussi naturels que le swing ou la modalité.

Quelques passeuses et passeurs d’hier et d’aujourd’hui :

  • Robert Glasper : clavieriste star du renouveau jazz, il revendique ouvertement ses influences soul, hip hop et RnB. Son projet “Black Radio” (Blue Note, 2012) a décroché un Grammy dans la catégorie ‘Best R&B Album’ – un pied de nez aux puristes.
  • Esperanza Spalding : Grammy de la “meilleure nouvelle artiste” en 2011 (performance rarissime pour le jazz), elle cite Prince autant que Wayne Shorter dans ses influences.
  • Kendrick Lamar & Kamasi Washington : l’album “To Pimp A Butterfly” (2015) sert de manifeste : jazzmen, chanteurs de soul et MCs y fusionnent sans complexe. Kamasi Washington y intervient, symbole de cette génération perméable à tout.
  • Moses Boyd, Nubya Garcia, Shabaka Hutchings (Londres) : leur jazz pulsatil infuse grime, RnB et nuances afro-caribéennes, séduisant un public jeune, loin des clichés passéistes.
  • Hiatus Kaiyote : le collectif australien se revendique “future soul”, maniant la syncope jazz et l’art de la mélodie RnB. Lauréat de l’APRA Music Award et nominé au Grammy, ils sont samplés par Anderson .Paak ou Drake.

Qui oserait plaquer le terme “jazz” dans une case si étroite qu’elle en deviendrait muette, quand ces artistes élargissent notre vocabulaire sonore ?

Pourquoi cette influence perdure ? Les ressorts musicaux et sociaux

Au-delà de l’effet mode, il y a une cohérence structurelle :

  1. Technologie et production : L’apport du RnB et de la soul, c’est une science du son. L’intégration des synthés, des beats “laid-back”, d’effets vocaux hérités du RnB contemporain (pensez à H.E.R. ou Frank Ocean), ont renouvelé textures et palettes harmoniques dans le jazz. Les studios mythiques comme Electric Lady Studios accueillent aussi bien jazzmen que beatmakers.
  2. Dimension sociale et politique : La soul et le RnB ont été les vecteurs de messages politiques puissants (Sam Cooke, Marvin Gaye). Le jazz actuel reprend ce flambeau – on pense à Christian Scott aTunde Adjuah (album “Ancestral Recall”, 2019), qui défend par la musique une posture politique antiraciste et décoloniale. En 2020, le magazine New York Times notait la recrudescence de projets jazz intégrant des codes poétiques du RnB militant.
  3. Accessibilité émotionnelle : Le RnB et la soul, par leur approche directe de la voix et du texte, offrent au jazz une immédiateté, une sensualité que certains lui reprochaient d’avoir abandonné au profit d’un intellectualisme abstrait.
  4. Formation musicale ouverte : L’éducation musicale a bougé. De nombreux jeunes musiciens américains ou anglais (Bon iver, Jacob Collier) naviguent entre conservatoire et practice sur YouTube, intégrant naturellement le groove de D’Angelo ou Erykah Badu à leur vocabulaire instrumental.

La voix, cet instrument au cœur de la fusion

Comment ne pas aborder le rôle de la voix, cette frontière poreuse entre jazz, soul et RnB ? Il suffit de suivre le parcours de Gregory Porter, Lianne La Havas, ou encore Lauryn Hill pour saisir que l’utilisation du chant, du phrasé proche du spoken word, renouvelle la dramaturgie jazz. Michel Portal, monument du jazz européen, déclarait récemment (“Jazz Magazine”, 2022) : "C’est la voix qui permet au jazz de rester à hauteur d’humain, de vibrer comme la vie même." Cette voix, inspirée aujourd’hui par le gospel moderne autant que par l’introspection néo-soul, permet aux artistes de s’adresser directement à une sensibilité collective, souvent plus large que celle du jazz conventionnel.

Selon une étude de la National Endowment for the Arts (2021), plus de 65% des chanteurs jazz programmés dans les festivals américains entre 2016 et 2020 avaient un répertoire affilié au jazz vocal… mais aussi à la soul ou au RnB, souvent dans le même set (NEA).

Jazz et soul sur scène : une nouvelle énergie collective

C’est sur scène que se lit le plus nettement cette filiation. Les jams d’aujourd’hui, de Johannesbourg à Seattle, voient se croiser saxophonistes improvisateurs et chanteuses RnB. Les “Late Nights” du célèbre Blue Note (Tokyo, Milan, NYC) programment Herbie Hancock, mais aussi Jorja Smith ou José James. Cette circulation vivante s’accompagne d’une évolution du public : selon une enquête Nielsen Music (2022), 42% des spectateurs de festivals jazz en Europe déclarent venir aussi pour “écouter de la soul ou du RnB contemporain joué live par des musiciens de jazz”.

  • L’intégration du groove (“pocket” dans le jargon) inspire autant les improvisations jazz que les refrains RnB.
  • L’art du solo vocal, hérité de la soul (Aretha Franklin, Donny Hathaway), innerve le discours jazz, renouvelant la tradition du scat ou du vocalese.
  • Le format même des concerts évolue : on assiste moins à une suite de “singles”, mais à de longs tableaux où fusionnent improvisation, narration et groove collectif.

Les labels s’y mettent : la dynamique industrielle

Loin d’être un simple phénomène artistique, cette hybridation s’incarne dans la stratégie des labels et des plateformes de streaming.

  • Blue Note : Historiquement label jazz, son catalogue accueille aujourd’hui Robert Glasper, José James, mais aussi Norah Jones, toutes têtes de pont de la rencontre soul/RnB/jazz.
  • Stones Throw (Los Angeles) : Véritable laboratoire, mixant Madlib, J Dilla, KNOWER et d’autres explorateurs du crossover jazz-RnB.
  • Les playlists Spotify et Apple Music (type “State of Jazz”) intègrent systématiquement Hiatus Kaiyote, Thundercat, ou Brittany Howard, signes d’une mutation des usages et d’une porosité de la prescription algorithmiquement orchestrée.

Le succès critique comme commercial de ces hybridations dope la scène émergente, ouvrant aussi la porte à des artistes issus de la diaspora africaine ou caribéenne, à l’image de la South London Jazz Scene portée par Brownswood Recordings (Gilles Peterson).

Ce que le public réclame (et ce que les institutions commencent – enfin – à entendre)

Le festival de jazz n’est plus seulement le royaume des quadras nostalgiques. Les chiffres parlent : d’après le rapport 2023 de Jazzwise Magazine, la moyenne d’âge du public du Love Supreme Festival (UK) ou du Montreux Jazz Festival a chuté de 7 ans en une décennie, passant de 49 à 42 ans. Pourquoi ? Parce que les programmations intégrant soul, RnB, afrobeat et jazz moderne dépassent la barrière des spécialistes Jazzwise.

  • Le jazz devient la B.O. de séries (“Atlanta”, “Insecure”), de blockbusters ou de publicités, où Chet Baker côtoie SZA et Solange Knowles.
  • Les écoles de musique, du Berklee College of Music à la Royal Academy de Londres, mettent sur pied des cursus où le jazz et la soul se répondent. Le nombre d’élèves s’orientant vers les cursus “Jazz & Popular Music” augmente de 18% entre 2015 et 2022 (source : Berklee 2022 Report).

Dépasser les querelles de chapelle : vers un jazz de l’avenir

Si la soul et le RnB irriguent le jazz contemporain, ce n’est pas par effet de mode, mais parce que jazz et soul poursuivent une quête commune : celle de la liberté, du groove, de l’expressivité collective. L’art du jazz se réinvente en cultivant son hybridité, voire en la revendiquant haut et fort.

À l’heure où d’autres genres s’enferment dans des postures rétros, le jazz s’impose justement là où il accepte le brassage. Le succès des plateformes, la diversité de la jeune création, l’affluence d’un public hybride : tout indique que demain s’écrira dans les marges, à la croisée des traditions. Comme le résume Andrea Keller, pianiste australienne et pédagogue : “le jazz qui puise dans la soul, c’est celui qui s’autorise tous les vertiges… et c’est pour ça qu’on l’écoute encore.”

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