BADBADNOTGOOD : Les passeurs d’un jazz électronique enfin populaire

27/02/2026

Dépasser le cliché : le jazz électronique, terre d’avant-garde ou phénomène de masse ?

Le jazz et l’électronique, deux univers a priori antagonistes ? L’un héritier d’une tradition séculaire, sanctuarisé dans les clubs feutrés, l’autre synonyme de rébellion, de technologies, de dancefloor. Pourtant, un groupe a pulvérisé la cloison, ravivant le jazz pour une génération à qui le mot peut sembler poussiéreux. BADBADNOTGOOD, les iconoclastes venus de Toronto, ont décloisonné la scène et fait respirer le jazz électronique à pleins poumons dans la culture mainstream. Leur méthode ? Une audace sans œillères, un respect modeste de l’héritage, un amour du beat et un flair infaillible pour les collaborations. Mais comment, concrètement, ce groupe a-t-il réussi là où tant d’autres sont restés en niche ?

Les débuts : de l’école de jazz à l’internet sauvage

Le trio (puis quartet), formé en 2010 par Matthew Tavares (clavier), Chester Hansen (basse) et Alexander Sowinski (batterie), naît sur les bancs du Humber College, temple jazz de Toronto. Mais là où d’autres rêvent encore de post-bop hermétique, eux décident de lancer une chaîne YouTube présentant des reprises de MF DOOM, Odd Future, Nas… en version jazz instrumental. Instantanément, la toile s’emballe. À l’époque, peu s’autorisent ce pont : le jazz s’inspire du hip-hop dès les années 90 (avec Guru et DJ Premier sur “Jazzmatazz” ou A Tribe Called Quest), mais jamais cet héritage n’avait été assumé sans filtre générationnel (cf. Pitchfork).

  • Millions de vues dès leurs premières vidéos ; le buzz est immédiat, sans label ni promo.
  • Leur premier LP éponyme (2011), autoproduit, s’arrache sur Bandcamp.
  • Leur session improvisée avec Tyler, The Creator fait exploser les compteurs, propulsant BADBADNOTGOOD hors des cercles jazz classiques.

Ce succès viral est une première leçon : ce n’est plus la radio ou les clubs, mais l’internet et la culture DIY qui dictent les nouvelles routes du jazz. Soudain, la frontière tombe : reprendre Odd Future avec un trio jazz devient aussi “cool” que de sampler des standards chez Madlib.

Leur esthétique : laboratoire hybride et contre-culture sonore

La clé de la popularité de BADBADNOTGOOD réside dans leur absence de dogmatisme. Là où nombre de groupes jazz souhaitent rester dans le cercle restreint des initiés, eux font tout voler en éclats :

  • Des structures héritées du jazz modal… mais toujours mâtinées de groove puisé chez Dilla, Aphex Twin ou les Stones Throw.
  • Des synthétiseurs analogiques et boîtes à rythmes (“Lavender”), évoquant l’école Warp Records, cohabitent avec des instruments acoustiques, pour un mélange inclassable.
  • Un travail sur la production digne de beatmakers, pas seulement d’instrumentistes de scène.

BADBADNOTGOOD ne cherche pas à singer la musique électronique : il l’intègre à la structure même du jazz, jusque dans le glitch, le sample, le loop et la texture. Cela se ressent fortement sur “IV” (2016), dont la richesse sonore propulse le groupe vers un public bien plus large que celui des puristes.

L'art de la collaboration : un alliage générationnel décisif

L’un des coups de génie du groupe : devenir la section rythmique et le laboratoire sonore de toute une avant-garde hip-hop et RnB, sans barrière d’âge ni de style :

  • Production et co-écriture sur “Succession” de Kendrick Lamar.
  • Sessions live et studio avec Ghostface Killah (“Sour Soul”, 2015), Kaytranada (“Lavender”), Mick Jenkins, Sam Herring de Future Islands…
  • Invités de festivals rock et électro (Primavera Sound, Coachella, Bonnaroo).

Leur nom circule vite parmi la nouvelle réserve d’auteurs-compositeurs et MC’s qui veulent du live, des textures inattendues et refusent le prêt-à-porter. Pour Ghostface Killah et leur projet “Sour Soul”, l’intégration d’une rythmique jazz groove enrichie d’éléments électroniques change la donne : le disque est salué autant par le New York Times que par JazzTimes (NYTimes).

Le hip-hop mainstream, friand de sons authentiques et d’élégance vintage, se rue sur leur esthétique. Entre 2015 et 2019, BADBADNOTGOOD collabore sur plus d’une trentaine de projets studio. Selon les données Spotify (2024), plus de 70 % de leur public est en fait “non-spécialiste” du jazz, mais issu du hip-hop, du rock indépendant ou de l’électronique.

BADBADNOTGOOD et la pop culture : de la viralité à la légitimité

BADBADNOTGOOD aurait pu rester un phénomène de niche, tapi en festival alternatif. L’inverse se produit : leurs productions sont samplées par des poids lourds (Rihanna, Drake en sampling indirect), et servent de bande-son à des campagnes publicitaires (cf. pub Nike Air VaporMax 2018) ou des séries Netflix (“Lavender” sur des mashups viraux TikTok dès 2019).

Quelques jalons illustrent leur influence :

  • 2017 : Nomination aux Juno Awards pour “IV”, meilleure production jazz contemporaine.
  • Plus de 2 millions d’auditeurs mensuels sur Spotify en 2024, couvrant des playlists non-jazz (Chillhop Essentials, Indie Rock, Beats to think to…).
  • Festival Montreux Jazz, North Sea Jazz, mais aussi Lollapalooza ou Outside Lands : le jazz électronique n’est plus cantonné aux caves à clubs parisiens.

La génération Z découvre le jazz à travers BADBADNOTGOOD, souvent sans même le savoir, sous forme de lo-fi, de background music sur les réseaux sociaux, ou sur des vidéos ASMR. Cette popularité contribue à casser définitivement l’image “élitiste” du jazz instrumental et à montrer qu'il peut encore défricher la pop culture.

Données et anecdotes : les chiffres clés du phénomène BADBADNOTGOOD

  • Leur titre “Time Moves Slow” (avec Sam Herring) dépasse les 260 millions de streams sur Spotify en 2024 (Spotify), soit plus que “So What” de Miles Davis ou “Take Five” de Dave Brubeck sur la même plateforme !
  • Le sample “Lavender” devient viral quand Snoop Dogg l’utilise dans son single “Lavender (Nightfall Remix)” en 2017 — générant un clip qui dépasse les 60 millions de vues en moins d’un an sur YouTube (données Universal Music Group).
  • BADBADNOTGOOD se fait remarquer aux BBC Radio 1 “Live Lounge” sessions, une première historique pour un groupe jazz instrumental (BBC).

Leur capacité à fédérer des foules disparates se mesure à cette statistique tirée de Chartmetric (2023) : leurs auditeurs sur les réseaux sont aussi bien situés à Los Angeles, Berlin, Tokyo qu’à Jakarta ou Lagos. Le jazz électronique, étiqueté trop longtemps “occidentalo-centré” ou réservé aux scènes berlinoises, devient universel.

Une nouvelle carte du jazz : héritiers ou précurseurs ?

Que reste-t-il de l’apport BADBADNOTGOOD ? Ce n’est pas la première formation à brancher synthés et laptops sur le jazz : Herbie Hancock ou Weather Report avaient déjà ouvert la voie. Mais, là où l’électronique servait avant à “moderniser” un jazz déjà savant, BADBADNOTGOOD inverse la perspective : ils jazzifient la culture pop et électronique, la rendant accessible et captivante pour ceux qui n’auraient jamais arpenté un rayon Blue Note ou ECM.

Le succès du jazz électronique aujourd’hui – qu’il s’agisse de Kamaal Williams, GoGo Penguin, Alfa Mist, ou Floating Points – doit beaucoup à la capacité d’entraînement de BADBADNOTGOOD. Leur influence est revendiquée également par nombre de beatmakers lo-fi (Tomppabeats, Jinsang) et producteurs de house organique comme Laurence Guy.

Le phénomène BADBADNOTGOOD ouvre donc une brèche : non seulement en donnant une nouvelle vie au jazz auprès des jeunes générations, mais en légitimant un rapport sans frontières entre improvisation, technologies et culture populaire.

Et maintenant : la suite du voyage ?

BADBADNOTGOOD n’a jamais cherché à devenir prophète d’un “jazz électronique” académique. Leur approche, anti-élitiste, laisse le champ libre aux innovations à venir, que ce soit par le biais de l’intelligence artificielle, des collaborations à distance ou, pourquoi pas, de l’arrivée de nouveaux instruments hybrides. Ce qui est sûr : la transmission est réussie. Des salles combles à Montréal aux festivals d’Europe, la relève s’empare de ce son, prêt à détourner les codes.

Leur vraie révolution, c’est peut-être d’avoir rendu le jazz électronique tout simplement “naturel” pour le public contemporain. En démontrant que la tradition n’est pas une prison, mais un tremplin, le groupe a jeté un pont solide entre l’histoire et le présent – et, fait rare, l’a rendu populaire sans compromis ni vulgarisation. Ce n’est pas juste une question de démocratisation : c’est une nouvelle ère pour le jazz, celle qui s’écrit sans nostalgie, sans dogme, les yeux braqués sur des terrains encore inexplorés.

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