Les nuits de New York n’ont jamais cessé de murmurer du jazz. Mais un soir d’été 1988, les vinyles de Blue Note, CTI ou Strata-East sont littéralement découpés — scalpel, aiguilles, MPC. Eric B. & Rakim propulsent un sample de piano de Fonce Mizell (Donald Byrd, “Think Twice”) dans “Eric B. Is President”. L’étincelle a pris. Au fil des années 80 et 90, la MPC 60 fait office de DeLorean : elle transporte les textures du hard bop, du soul-jazz ou du jazz funk dans les ruelles du Bronx, couchées sur les rimes grondantes de Rakim, Nas ou A Tribe Called Quest (Red Bull).
La technique première fut donc le sampling, ce collage sonore révolté devenu outil de subversion esthétique. Jazz et hip-hop se partagent un art du détournement : Miles Davis, Ron Carter, Ahmad Jamal, Ramsey Lewis — soudain, tous se pressent sur les pads d’un Pete Rock ou d’un DJ Premier, qui tordent la matière pour la rendre urbaine, viscérale, extatique. Rien que sur l’album “The Low End Theory” (1991), A Tribe Called Quest truffe ses productions d’extraits de Ron Carter (qui enregistre même à la contrebasse sur “Verses from the Abstract”). Le succès est retentissant : plus de 1 million d’albums vendus et une nouvelle grammaire pour le hip-hop new-yorkais.
- Le sample de Ahmad Jamal sur “The World Is Yours” (Nas, 1994) : le piano liquide de “I Love Music” devient reflet de l’égo-trip urbain.
- La boucle d’Kool & The Gang, période jazz-funk, sur “The Symphony” (Marley Marl, 1988).
- Le sax de Grover Washington Jr. sur “Can’t Knock the Hustle” (Jay-Z, 1996).
Des dizaines de classiques reposent sur ces sédiments jazz. L’époque impose cependant : la pratique du sample déclenche des offensives juridiques (comme le fameux procès Tuff City Records vs. Def Jam), qui forcent les producteurs à plus de créativité, ou à préférer les réenregistrements parfois.