La nouvelle étoile du saxophone jazz : Nubya Garcia bouscule l’échiquier contemporain

26/12/2025

Genèse d'un souffle : repères et influences

À une époque où il est de bon ton de pleurer la mort du jazz – ou pire, de le confiner à des salons poussiéreux –, Nubya Garcia fait figure de démenti éclatant. Née à Camden, Londres, en 1991 dans une famille afro-caribéenne, la saxophoniste a très tôt été exposée à un large spectre d’influences, du reggae au jazz caribéen, jusqu’aux musiques électroniques. Élève de la Camden Saturday Music Centre, puis du célèbre Trinity Laban Conservatoire, elle s’inscrit d’emblée dans une double dynamique : héritage et rupture.

  • Le melting-pot londonien : Il faut comprendre ce que signifie, pour une musicienne comme Garcia, de grandir à Londres dans les années 2000 : elle l’a souvent décrit comme « l’endroit où le reggae, la jungle, le grime et le jazz ne s’excluent pas mais dialoguent » (The Guardian).
  • Une approche transgénérationnelle : Son jeu s’inspire autant de Pharoah Sanders et Joe Henderson, que de la scène broken beat et dubstep qui galvanise la jeunesse londonienne. On reste à mille lieues du folklore nostalgique qui anesthésie certains salons de « jazz ».

Prendre place dans une scène : le pivot du « renaissance jazz » londonien

Faut-il encore présenter l’effervescence de la scène jazz britannique des années 2010 et 2020 ? Nubya Garcia y occupe une place centrale, non pas comme simple passagère mais véritable locomotive.

  • Collaborations fondatrices : On retrouve Garcia parmi les têtes chercheuses des collectifs Maisha, Nérija ou encore Ezra Collective – véritables laboratoires d’une hybridation réjouissante entre jazz, afrobeat, hip hop et musiques électroniques. Son implication dans Nérija est remarquable : tout premier EP (2016), puis sur Blume (2019), où son lyrisme souffle un vent frais sur l’improvisation collective (Pitchfork).
  • Un tremplin féminin, rare dans le jazz : Garcia s’impose comme modèle pour une nouvelle génération de musiciennes, dans un milieu où la parité reste un horizon lointain. Sa présence scénique et médiatique est tout sauf décorative : elle fait bouger les lignes sur le terrain de la visibilité des femmes dans le jazz britannique (BBC).

Le saxophone sinon rien : une grammaire immédiate et mutante

Ce qui distingue Nubya Garcia, ce n’est pas seulement sa trajectoire ni ses influences, mais avant tout sa voix instrumentale. Exit les copies conformes du « son Coltrane » : Garcia forge un phrasé ample, tendu, traversé de nervosités rythmiques et d’envolées lyriques.

  • Physicité et élan : Écouter Garcia en live – que ce soit sur scène ou sur disque – relève d’un uppercut en douceur. Le souffle n’est pas démonstratif, mais sculptural. Sur Source (2020), la pièce-titre déroule 12 minutes de groove polymorphe où son ténor fait preuve d’une formidable plasticité.
  • Usage du motif mélodique : Répétitions, implosions, mutation du thème – elle privilégie l’ancrage rythmique au solo tapageur, renouant (dans l’esprit) avec certaines traditions africaines et caribéennes où la ligne mélodique est une spirale vivante.
  • Des techniques étendues : Sans jamais sonner scolaire, elle intègre multiphoniques, growls et overtones. Selon le NY Times, elle excelle dans la création de contrastes entre des passages au timbre soyeux, presque vocal, et des rugosités qui rappellent les grandes heures du free jazz (NY Times).

Discographie sélective : les jalons d’une affirmation

Année Album / EP Rôle Particularité
2017 Nubya’s 5ive Leader Premier opus, disque-manifeste de la renaissance jazz UK (Jazz re:freshed).
2018 When We Are EP Leader Sonorités électroniques et groove afro-caribéen.
2019 Blume (Nérija) Co-leader Collectif féminin, improvisation libertaire.
2020 Source Leader Album événement, nomination Mercury Prize, acclamé par Rolling Stone
2023 Lean In (Jungle/Jazz Is Dead) Guest Incarne le passage entre old & new school (cf. collaboration avec Adrian Younge & Ali Shaheed Muhammad)

Un jazz mondialisé, hybride, politique

Ce qui fait la force du projet artistique de Nubya Garcia ? Sa capacité à penser le jazz comme un organisme vivant, poreux, traversé par les luttes et les identités multiples de notre temps.

  • Métissage revendiqué : L’album Source adosse sa dimension musicale à une réflexion sur l’identité africaine et caribéenne. La pièce « La cumbia me está llamando » fait intervenir le collectif colombien La Perla, installant d’emblée Garcia dans une géographie musicale sans frontières.
  • Un jazz traversé par le politique : Garcia assume la dimension militante de son engagement : Black Lives Matter, accès à la musique pour les minorités, égalité dans l’accès à la scène (The Guardian). Elle ne dissocie jamais le travail artistique de l’histoire dont il procède.
  • Résonance internationale : Première invitée britannique du Tiny Desk Concert de la NPR (2021), acclamée lors du Newport Jazz Festival ou au Montreux Jazz Festival, elle incarne une nouvelle diplomatie du jazz – moins liée à une Amérique mythique qu’à une conversation mondiale.

Réinventer l’écoute : héritage et prospective

Il serait absurde d’enfermer Nubya Garcia dans la seule figure de la « nouvelle star du jazz ». Son importance tient à sa capacité à introduire le saxophone dans des contextes inattendus, décloisonner les scènes, ouvrir la porte aux élans collectifs.

  • Elle affirme que « la musique n’est jamais neutre, ni dans ce qu’elle évoque, ni dans ce qu’elle provoque » – principe qui se retrouve dans ses ateliers éducatifs aussi bien que sur ses disques (Jazzwise).
  • Sur scène, elle fait de la jam session un espace de réinvention : citons l’ouverture du Love Supreme Festival 2022, où elle renverse sans complexe la hiérarchie musicien/public, abolissant architectoniquement la frontière.

En filigrane, le bilan est net : Nubya Garcia ne « modernise » pas le jazz ; elle lui rend sa capacité d’étonnement, de choc, de mouvement. Tant pis pour ceux qui préfèrent que tout reste figé.

Pour aller plus loin : repères et futurs possibles

  • À surveiller : son deuxième album solo (annoncé pour 2024), où elle collaborera avec Makaya McCraven, Shabaka Hutchings et Masego, promet de repousser les frontières du saxophone jazz (source : Mojo Magazine).
  • Ecoutez également ses remix et featurings avec Moses Boyd, Joe Armon-Jones, ou encore Sons of Kemet – Garcia excelle dans l’art de la porosité stylistique.
  • Gardez une oreille sur les scènes émergentes de Londres, New York ou Lagos : le souffle de Garcia s’y fait déjà entendre, invisible mais moteur.

Lorsque l’on parle du saxophone moderne, Nubya Garcia s’impose non par le ton de l’autorité, mais par la vitalité d’une pensée en acte, au-delà des écoles, des dogmes et des frontières. Nulle fixité, nulle « grande tradition » à vénérer sous cloche : l’aventure, c’est maintenant, et c’est elle qui donne le ton.

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