Shabaka Hutchings : Le révélateur d’un jazz londonien en ébullition

22/12/2025

Londres, matrice d’un nouveau jazz

Il suffit d’arpenter Brixton, Dalston ou Peckham pour saisir la vitalité brute qui traverse le jazz londonien. Depuis 15 ans, la capitale britannique explose de collectifs, de labels artisanaux, de jams où se croisent toutes les couleurs et toutes les cultures musicales. Contrairement à l’image d’Épinal d’un jazz anglo-saxon engoncé dans son classicisme, Londres, au XXIe siècle, est l’anti-cloisonnement par excellence. Au cœur de cette mutation, Shabaka Hutchings (né en 1984) s’est imposé comme une caisse de résonance singulière d’un jazz ouvert, profondément politique, et solidement ancré dans les réalités sociales contemporaines.

Un parcours atypique, entre Barbade et capitale britannique

Né à Londres, élevé à la Barbade de 6 à 16 ans, Shabaka Hutchings est d’emblée traversé par les circulations diasporiques. Il commence la clarinette au sein du Barbados National Youth Orchestra, ce qui ravive, dans sa musique, la prégnance des musiques caribéennes. De retour à Londres à la fin de l’adolescence, il fréquente la Guildhall School of Music and Drama, une institution phare pour les talents du jazz britannique, mais refuse à s’y enfermer, préférant traquer la scène underground londonienne, notamment le collectif Tomorrow’s Warriors, légendaire incubateur de la nouvelle génération jazz outre-manche (source : Jazzwise Magazine).

Ce double ancrage, caribéen et britannique, va traverser toute l’œuvre de Hutchings. On retrouve dans ses productions la pulsation du calypso, les syncopes reggae-dub, l’héritage du jazz hard-bop autant que l’énergie de la grime ou de l’afrobeat londonien. Peu de musiciens illustrent avec autant d’évidence la manière dont Londres brise aujourd’hui les frontières musicales tout en questionnant la notion même d’identité.

Vortex créatif : de Sons of Kemet à The Comet Is Coming

Si Shabaka Hutchings agite tant la scène, c’est aussi pour la richesse de ses projets. Impossible de réduire cette effervescence à un simple travail de leader ; Hutchings bâtit de véritables laboratoires musicaux où la frontière entre jazz, musiques africaines, psychédélisme, électronique et punk ne cesse de se brouiller. Trois groupes majeurs résument la trajectoire de ce musicien-médiateur :

  • Sons of Kemet : formé en 2011, le quartet (devenu trio puis reconfiguré) aligne deux batteries, un tuba (Theon Cross ou Oren Marshall), la clarinette/saxophone de Hutchings et, régulièrement, des invités voix (de Joshua Idehen à Angel Bat Dawid). Le groupe explose tous les carcans : jazz-torch, soca, spoken word rageur sur oppression post-coloniale (« Your Queen Is a Reptile », 2018, Impulse!), c’est l’un des groupes les plus récompensés du jazz britannique de la décennie (albums doublement primés aux Jazz FM Awards, Mercury Prize shortlist). Leur album « Black To The Future » (2021), salué par The Guardian comme "l’une des œuvres politiques et poétiques les plus saisissantes du jazz anglais récent", a explicitement placé la musique au service des luttes antiracistes contemporaines (source).
  • The Comet Is Coming : formé avec Dan Leavers (synthés) et Max Hallett (batterie), ce trio s’affirme comme la face cosmique du jazz londonien. Investissant les scènes électro, psyché et rave, il décloisonne les publics – l’album « Trust in the Lifeforce of the Deep Mystery » (2019) a été nommé pour le Mercury Prize et a permis à la formation de se produire dans des festivals pop/rock (Glastonbury, Primavera Sound).
  • Shabaka and the Ancestors : ce projet réunit des musiciens sud-africains autour de Mthunzi Mvubu. « Wisdom of Elders » (2016) et « We Are Sent Here by History » (2020) explorent l’afrofuturisme, la tradition coltranienne et les musiques mandingues, dans une logique de transmission et de mémoire collective. Le deuxième album a figuré dans le top 10 de plusieurs classements internationaux en 2020 (The New York Times, Jazzwise).

Cette multitude de projets illustre la position singulière de Hutchings sur la scène londonienne : il n’est jamais là où on l’attend.

Un son distinctif, entre improvisation et ancrage rythmique

La singularité de Hutchings tient à ce mélange d’une virtuosité sans maniérisme et d’une recherche d’impact direct. Saxophone ténor, clarinette – souvent basse –, voix, il navigue entre les timbres. Sa façon de « craquer » les phrases mélodiques, explorer la sursaturation du son, et enraciner son jeu dans une pulsation quasi-tribale, le distingue radicalement des saxophonistes post-bop européens plus académiques.

  • Solo de clarinette basse au Vortex Jazz Club (2011) : remarqué pour son « barrage ciselé et syncopé », selon Jazzwise.
  • Impro collective sur « My Queen is Ada Eastman » (2018) : accumulations rythmiques et phrasés hachés, influence manifeste de Tony Allen côté afrobeat.
  • Passerelles avec la scène grime : collaborations live avec King Krule et Floating Points, illustration de sa capacité à s’infiltrer hors des circuits jazz purs.

La force de Hutchings réside dans cette tension permanente : cultiver une improvisation viscérale sans jamais sacrifier la lisibilité rythmique, existant à la jonction exacte entre le rituel, la transe et la revendication politique.

La scène Londonienne réinventée : diversité, DIY et dynamique collective

S’il s’est imposé comme porte-voix de cette nouvelle génération, c’est que Hutchings incarne ce que nombre de médias étrangers ont du mal à saisir à propos de Londres : la scène est un éco-système. Collaborations à chaque coin de rue, labels comme Jazz re:freshed, Brownwood Recordings ou Gearbox Records, festivals où pousse la relève (London Jazz Festival), clubs où la programmation s’aventure loin des sentiers battus (Café OTO, The Crypt, Total Refreshment Centre). Hutchings n’est jamais un loup solitaire, mais le catalyseur d’un dialogue permanent.

  • Tomorrow’s Warriors : cette structure éducative, qui a formé aussi Nubya Garcia, Moses Boyd ou Sheila Maurice-Grey, incarne l’esprit collectif et inclusif du jazz londonien. Hutchings y crée ses premiers liens et y apprend l’importance de transmettre.
  • Collaborations avec la scène électronique : participations marquantes aux productions de Floating Points, Four Tet, ou Gilles Peterson (présentateur et activiste radio dont l’influence est majeure sur la diffusion du nouveau jazz britannique).
  • Promotion du DIY : de nombreux disques autoproduits ou sortis d’abord en vinyle limité, concerts dans des églises, galeries, parcs – loin des temples jazz traditionnels, le public est jeune, métissé, souvent issu des quartiers populaires.

Ce qui distingue la scène dont Hutchings est l’un des architectes, c’est surtout la capacité à abolir les hiérarchies entre genres, générations, statuts sociaux. Ce jazz est un espace ouvert, laboratoire de formes nouvelles et de revendications identitaires.

Repolitiser le jazz : la voix d’une génération

Loin de se cantonner à une posture artistique, Hutchings affirme, au fil de ses œuvres et de ses interventions (voir son manifeste sur le site Impulse!), une vision du jazz comme outil de questionnement social et politique :

  • Sa musique s’adresse au corps, à la danse, refuse l’intellectualisation stérile du jazz “musée“ pour renouer avec l’énergie originelle des musiques populaires et militantes.
  • Les textes scandés en live ou sur disque questionnent la place des minorités, l’histoire coloniale, le poids des stéréotypes (voir le titre “Your Queen is a Reptile“, explicitement dirigé contre l’image figée de la royauté blanche britannique).
  • Hutchings donne la parole à des poètes, chanteurs, activistes issus des diasporas, dépassant la posture de « leader » pour se placer en passeur, en organisateur de dynamiques collectives.

Dans une interview à Pitchfork (2018), il déclare : « Il ne s’agit pas seulement d’émouvoir ou d’impressionner techniquement, mais de créer un espace où l’on puisse ré-imaginer ensemble le présent ».

Un ambassadeur international, entre distinctions et “underground”

Nombre d’artistes voient leur parcours fragilisé dès qu’ils gagnent en reconnaissance. Hutchings, lui, occupe à la fois des scènes majeures (Ronnie Scott’s à Londres, Jazz à la Villette à Paris, Big Ears Festival aux USA, etc.) et continue de s’engager sur des scènes indépendantes, ou dans des performances militantes (concerts pour Black Lives Matter). Les chiffres témoignent de ce rayonnement :

  • Albums cumulant des centaines de milliers d’écoutes sur Spotify (Sons of Kemet : plus de 690 000 auditeurs mensuels début 2023, d’après Spotify Stats).
  • Tournées dans plus de 30 pays en une décennie, de l’Afrique du Sud à l’Inde.
  • Annonces récentes de collaborations avec Angel Bat Dawid ou Yazz Ahmed pour 2024, continuation de cette logique de collectif (source : Bandcamp Daily).

Sa nomination à deux reprises au prestigieux Mercury Prize, ainsi que trois BBC Jazz Awards et une place en couverture du magazine américain DownBeat (2022), témoignent de sa capacité à passer les frontières – sans diluer le propos de sa musique.

Au-delà de la figure : une scène, des passerelles, un futur à (ré)inventer

Ce qui rend Hutchings incontournable n’est pas simplement la somme de ses projets ou ses traits de génie instrumental. Il figure surtout comme un symbole de ce qui se joue à Londres aujourd’hui : un jazz qui refuse de se reposer sur ses lauriers, qui se veut laboratoire de la ville-monde, qui doute, s’hybride, s’empare de toutes les luttes pour s’inventer au présent. Cette scène, qui ne se limite pas au “jazz revival”, regarde aussi bien du côté du grime que des traditions sénégalaises, du spoken word que de la house.

Alors que Hutchings a annoncé vouloir momentanément délaisser le saxophone pour renouer avec la flûte et de nouveaux projets instrumentaux (source : The Quietus, 2023), il continue d’éclairer ce qui fait la force et la fragilité de la nouvelle avant-garde jazz. Être incontournable, à Londres, ce n’est pas s’imposer, c’est fédérer. Shabaka Hutchings, c’est cette énergie centripète : faire entendre, ensemble, les voix multiples d’une scène qui n’a jamais été aussi vivante.

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