Promises : Quand Floating Points et Pharoah Sanders font vaciller le jazz contemporain

21/02/2026

Un disque qui a soufflé sur la poussière du jazz

2021. Alors que la planète redécouvre, confinée, la fragilité du réel et la nécessité de se recentrer sur l’écoute, une rumeur enfle parmi les aficionados du jazz et des musiques électroniques : le vétéran Pharoah Sanders, figure tutélaire du free spirituel, s’associe à Floating Points – alias Sam Shepherd, jeune sorcier londonien de l’électronique savante – le tout avec le London Symphony Orchestra dans la salle ! L’annonce intrigue et agace même certains gardiens du temple, ceux qui moquent ces coup de « genre » entre vieux lions et prodiges de l’ordinateur. Pourtant, Promises n’allait pas seulement être un disque de plus, ni une improbable collaboration à l’emporte-pièce. Il allait carrément déplacer les lignes, et imposer une nouvelle grammaire à la création jazzistique du XXIe siècle.

Quand la communion remplace la conversation

Le schéma « feat. un vieux jazzman sur un beat électro », c’est le cliché que Promises prend à contre-pied. Ici, aucune pièce rapportée, aucun stacking d’effets ou battle d’ego. Le disque s’articule autour d’un motif composé par Floating Points : une boucle de clavier minimaliste, quasi hypnotique, modulée tout au long des neuf mouvements. Pharoah Sanders, alors âgé de 80 ans, y déploie une fragilité habitée, incantatoire – rien de démonstratif, mais une présence bouleversante, traversée par les années et l’essence même de l’improvisation.

Il ne s’agit donc pas de « fusion » automatique, mais bien de communion : le jazzman et l’électronicien ne se livrent pas à une simple juxtaposition, mais bâtissent, lentement, un paysage sonore commun, une expérience d’écoute régénérante, quasi-mystique.

Un processus de création hors du commun

Le disque a germé loin des studios cossus. Shepherd et Sanders se sont retrouvés à Los Angeles, dans le home studio du premier, travaillant pendant près de cinq ans (Pitchfork). Les orchestrations sont peaufinées sur la durée, le London Symphony Orchestra n’intervient qu’au très dernier moment, dans une alchimie millimétrée.

  • 5 années de gestation et d’allers-retours entre Londres, Los Angeles et la tête de Sam Shepherd (source : Pitchfork Interview).
  • Sanders a conservé sur l’album son souffle, ses frottements d’anches, ses murmures réels, refusant une post-production aseptisée, selon l’entretien donné à The Guardian.
  • Le London Symphony Orchestra n’est là que 20 minutes sur 46, mais leur intervention sculpte en profondeur la texture du disque.

Une réception critique qui propulse le jazz hors des cloisons

Là où tant d’albums « jazz meets electronica » s’enlisent dans l’anecdote, Promises crée l’événement :

  • #1 du classement jazz Billboard à sa sortie (avril 2021)
  • Top 10 de fin d’année dans PITCHFORK, The Guardian, Rolling Stone, NPR, et même chez certains médias non-spécialisés
  • Playlists transgenres : de la BBC à France Musique, au moins 20 radios l’intègrent à la fois sur des émissions jazz, ambient et musiques électroniques

Ce qui fascine, c’est sa capacité à réconcilier des publics éloignés : les fans de spiritual jazz historiques (Coltrane, Sanders période « Thembi »), les jeunes explorateurs électroniques, les amateurs de néo-classique. Ce disque a même fédéré sur YouTube des réactions de « first listen » habituellement réservées à des albums pop ou hip hop.

La structure de Promises : une suite, une boucle, un mantra

Loin du format habituel du jazz – thèmes, solos, ponts, re-thèmes – Promises s’étire sur 9 mouvements non-indentés, sans pause, sur 46 minutes. Le motif principal, diaphane, joué au Fender Rhodes, parcourt toute l’œuvre ; la variation vient de l'agencement des textures, des discrets changements d’harmonie, et de la manière dont Sanders ou le LSO prennent ou quittent la lumière.

  • Le motif est parfois absent jusqu’alors sous-jacent, générant une tension presque cinématographique
  • Le travail de Sam Shepherd touche à l’obsession : il a enregistré plus de 5 heures de versions différentes du motif pour ne retenir que les phrasés exacts, dixit Fader

On est plus proche du continuum de « In a Silent Way » de Miles Davis ou d’un Steve Reich que de la forme jazz « classique ». Plus de cassure : bienvenue dans l’écoute immersive.

Pharoah Sanders, l'ultime chant, le passage de témoin

Lorsque l’album paraît, la nouvelle est bouleversante : c’est le premier disque studio de Pharoah Sanders depuis 2003. Ce sera aussi le dernier : le saxophoniste s’éteindra en septembre 2022, faisant de Promises une sorte de testament.

  • Sanders n’improvise plus dans la fureur, il murmure, souffle, chantonne, réinvente un phrasé vulnérable et traversé de silences habités
  • Son jeu sur Promises déconcerte les puristes, certains parlent même d’« antithèse » de la virtuosité : preuve que le jazz n’est pas qu’une affaire de vitesse ou de projection sonore, mais aussi d’infusion et de résonance
  • Sa voix, littéralement, clôt la suite dans une litanie à la frontière du spoken word : « I’m gonna teach you how to fly… »

La seule présence de Sanders sur un projet contemporain de cette ampleur, alors même que le spiritual jazz connaît un nouvel engouement chez la jeune génération (The Comet is Coming, Shabaka Hutchings), agit comme une pierre de Rosette intergénérationnelle.

Floating Points : du laboratoire électronique au manifeste jazz

Pour Shepherd, la légitimité jazz n’était pas acquise. S’il s’est imposé comme arrangeur et compositeur électronique (cf. son travail pour Eglo Records, son doctorat en neurosciences...), Floating Points avait flirté avec les motifs jazzys mais n’en avait jamais épousé pleinement la tradition.

  • Il a dirigé lui-même les séances avec le LSO
  • Ses influences de Steve Reich, Debussy, Messiaen, Alice Coltrane, infusent chaque détail du disque (interview The Vinyl Factory)
  • La production n'est ni rétro, ni « futuriste » : elle est résolument organique, refusant le clinquant

En orchestrant l’espace sonore autour de Sanders, Shepherd parvient au prodige de s’effacer pour révéler l’autre : un vrai manifeste contre l’égo du producteur-roi.

Pourquoi Promises peut devenir le Kind of Blue de notre époque ?

  • Universalité : Promises parle autant au fan de jazz modale qu’au curieux de musiques électroniques
  • Minimalisme moderne : l’art d’en faire beaucoup avec (presque) rien – motif unique, orchestrations économiques, tension constante
  • Transmission : Sanders passe le flambeau – et le souffle – aux auditeurs d’aujourd’hui
  • Écoute immersive : l’album invite explicitement à l’écoute au casque, ou sur un bon système, rappelant l’éminence de l’acte d’écouter dans notre époque de zapping
  • Sa conception chorale, profonde, l’inscrit dans la durée – on sent déjà poindre, dans la jeune scène, des influences directes ou des hommages (cf. Nubya Garcia, James Holden...)

Et maintenant, où va le jazz après Promises ?

Au-delà de son succès critique, Promises fait la preuve vivante que le jazz peut et doit s’ouvrir à d’autres formes, sans craindre pour son identité. Il suggère que l’acte d’écoute est tout aussi important que l’acte de jouer. Alors que beaucoup se posent la question du « renouveau » du jazz, il rappelle que ce n’est pas la technique, mais l’audace, la rencontre, la fragilité même, qui écrivent son avenir. Promises, loin d’être un objet isolé, annonce peut-être la prolifération d’œuvres interstitielles, poreuses, à la frontière des styles. À l’heure où les repères vacillent, c’est cette malléabilité – cette promesse – qui assure au jazz sa vitalité persistante.

Sources principales : Pitchfork, The Guardian, The Fader, The Vinyl Factory, NPR, Discogs, Billboard.

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