Jazz et synthétiseurs modulaires : la grande évasion sonore

23/03/2026

Une collision créative : pourquoi le jazz s’empare enfin du modulaire ?

Le jazz, discipline de l’incertitude et de la surprise, traque constamment de nouvelles issues pour se réinventer. Pendant des décennies, le piano préparé, le saxophone amplifié ou la trompette équipée de pédales delay ont été les outils de la mutation. Mais depuis une dizaine d’années, une révolution moins tapageuse s’insinue dans les studios et sur les scènes : celle du synthétiseur modulaire. Longtemps réservé à une élite geek issue de l’ambient, du sound design ou de la techno expérimentale, le modulaire s’est soudain invité dans l’arène improvisée, court-circuitant au passage clichés passéistes et académismes poussiéreux.

Le timing n’a rien d’un hasard. Selon Perfect Circuit, le marché du modulaire affichait une croissance annuelle de plus de 22 % entre 2015 et 2020 – un boom aidé par la démocratisation d’Eurorack et l’explosion des fabricants indépendants. Mais, plus profondément, il s’agit pour le jazz de rebrancher son imaginaire à un matériau vierge, rebelle, impossible à figer : l’électricité directe, sans interface “gentille”.

Ce mouvement n’est pas qu’une mode. C’est un changement d’attitude radical. Là où le synthé analogique « classique » — disons le Fender Rhodes, le Prophet, le Minimoog — s’appuyait sur des sons prévisibles, sur des codes que l’histoire du jazz-rock avait déjà digérés, le modulaire refuse tout confort. Il est, dans sa logique même, une machine à échapper à la partition.

Aperçu historique : du jazz électronique aux labyrinthes du modulaire

Répétons-le : l’électricité et le jazz ne sont pas des étrangers. Dès les années 60 et 70, les pionniers ont tâtonné, cherché, parfois bidouillé avant l’heure.

  • Sun Ra, dès 1969, se sert d’un Moog modulaire sur “My Brother the Wind”. À l’époque, c’est une anomalie. Son Ra évoque lui-même “un vaisseau chargé d’incertitude, prêt à s’arracher à la pesanteur de la Terre”. (Interview, The Wire, 1991)
  • Herbie Hancock et le sextet Mwandishi flirtent avec le modulaire lors de sessions exploratoires pour Warner, bien avant Head Hunters.
  • Don Preston, claviériste du groupe de Frank Zappa, s’immisce tôt sur la scène jazz avec l’Arp 2600 et les séquenceurs maison.

Mais ces démarches restent isolées, folkloriques, encombrées par le coût du matériel et la complexité de l’engin (5000$ pour un Moog III à l’époque : le salaire annuel d’un enseignant). Ce n’est qu’avec l’essor de l’Eurorack, au début des années 2010, que le modulaire devient maniable, transportable, modulable à volonté. L’agilité typique du jazz peut enfin rejoindre la plasticité sonore du patch analogique.

Ce que change vraiment le modulaire dans le geste jazz

Improviser : de l’instrument au flux, de la note à la texture

Le modulaire n’est pas un clavier. Ce n’est pas une guitare synthétique travestie. Penser “instrument” est presque une erreur : le modulaire est une chaîne ouverte où chaque module (oscillateur, filtre, LFO, noise generator, séquenceur, compresseur…) est autonome, combinable, personnalisable. On “joue” le modulaire comme un laboratoire.

Pour le jazz, cela change tout. L’improvisation ne consiste plus à inventer des lignes ou harmonies en temps réel ; elle devient une navigation dans des timbres en mutation, des séquences qui s’écroulent, des accidents qui font jaillir le lyrisme ailleurs.

  • La texture prend le dessus sur la note. Le rapport mélodie-harmonie-rythme s’efface derrière la manipulation du grain, des fluctuations sonores et de la saturation. Écouter Thomas de Pourquery ou Jan Jelinek croiser sax et modulaire, c’est s’approcher d’une poétique des interstices.
  • L’accident provoqué fait loi. Là où l’ordinateur peut tout sauvegarder, le modulaire impose la perte : aucun patch n’est vraiment reproductible. Cette philosophie du “moment unique” n’est pas sans rappeler les plus belles jam-sessions de hard bop… mais projetées dans le chaos électronique.
  • La polyphonie explose. On n’est plus limité à ce que la main humaine peut jouer : il est possible de générer des polyrythmies, des cycles inhumains, des contrepoints qui n’appartiennent à personne.

Le résultat est une musique qui foule les frontières du jazz, de la musique contemporaine, du minimalisme ou même du noise. Les clubs historiques — du New Morning à la Casa del Jazz de Rome — programment aujourd’hui des lives où le modulaire réécrit la dramaturgie du set.

Un nouvel écosystème d’artistes et de pratiques

Qui sont les nouveaux jazzmen-modulaires ? Oublions le mythe du geek en chemise à carreaux dissimulé derrière des kilomètres de câbles. Aujourd’hui, le synthé modulaire attire des instrumentistes aguerris et profanes curieux, sortant du jazz académique autant que du rock alternatif.

  • Mark Guiliana, batteur adulé de Brad Mehldau et de David Bowie, intègre des boucles trigguées par modulaire dans ses improvisations live. Son EP “Beat Music! Beat Music! Beat Music!” (2019) en témoigne : les grooves y frétillent de déclenchements stochastiques et de textures inouïes.
  • Arve Henriksen (trompettiste norvégien, associé à Supersilent et ECM) s’aventure dans des patchs bruitistes, où la trompette sert tour à tour de source de modulation ou de contrôleur pour le modulaire. L’album “Cartography” est une leçon de brouillage des pistes.
  • Hélène Breschand, harpiste française de la scène expérimentale, hybride la harpe et les modules Mutable Instruments pour diffracter les sons de son instrument jusque dans l’abstraction la plus pure.
  • Hervé Moire (label Circum-Disc, Lille) déploie en solo une esthétique où la trame jazz s’entremêle avec des patchs évolutifs à l’économie, survivant sans DAW, tout en improvisant à la main sur le hardware live.

Même constat chez des collectifs comme Grand8 (France), Supersilent (Norvège) ou la scène sewer jazz de Tokyo : le modulaire est un point de rencontre, un saboteur de hiérarchies.

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L’invasion du DIY

Le modulaire rime avec culture “DIY”. Des musiciens de jazz s’engagent dans l’auto-construction :

  • Assemblage de modules maison, souvent à partir de kits (Befaco, Mutable Instruments, Bastl Instruments…)
  • Recours à la soudure, au hacking de signaux MIDI, à la customisation de firmwares « open source »
  • Pédagogie partagée via des forums comme ModWiggler ou via des ateliers (Ircam à Paris, Patch Point à Berlin)

Ce bricolage critique l’uniformisation sonore : chaque patch crée sa signature, chaque concert est réinventé. Les labels indépendants comme Clean Feed ou Shhpuma éditent des projets hybrides qui n’auraient pas pu exister avec un matériel pré-formaté.

L’expérience scénique transformée

Jouer avec un modulaire sur scène n’est pas qu’une posture branchée, c’est un réel défi.

  • La scénographie change : fini le piano au centre, on ramène les machines sur un pied d’égalité, parfois en cercle, pour décloisonner les rôles.
  • La temporalité du concert est dynamitée : on s’affranchit du couple thème/solo au profit de constructions morphologiques. À Grenoble ou Rotterdam, des “modular sessions” voient le public évoluer au sein d’îlots sonores mouvants, amplifiant la sensation d’immersion.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le festival Jazz à la Villette a mis en avant, dès 2018, des sets mêlant modulaire, jazz électronique et acousmatic improvisé, réunissant des publics issus autant du jazz trad que du clubbing ou des musiques expérimentales.

La résistance des puristes : critique, débats, et malentendus

Comme toujours lorsqu’un virus sonore infecte les certitudes, les puristes crient à la trahison : “Trop d’électronique, ce n’est plus du jazz !”, “Il manque le swing !”, “Le modulaire, c’est pour les nerds, pas pour les musiciens…”. La guerre des tranchées entre improvisation “organique” et “électronique” fait rage dans les forums et les réseaux sociaux — voir par exemple les discussions houleuses sur Jazz Corner ou Reddit.

Il faut pourtant rappeler que la définition du jazz a toujours été mouvante. Louis Armstrong scandalisait en son temps, tout comme la bossa nova choquait les gardiens du be-bop. Le modulaire, en traquant le risque et l’accident, perpétue la logique même qui a enthousiasmé la presse lors de l’émergence du free, du jazz fusion ou de l’électro-jazz des années 2000 (voir Télérama, 2022).

Certains pédologues du jazz oublient un principe fondamental : la machine ne supprime pas la subjectivité, elle la déplace. Si le nu-jazz, le jazz-core, la scène Londonienne (Steam Down, Nubya Garcia) fascinent aujourd’hui, c’est parce qu’ils osent intégrer, déplacer, hybrider – et que le public suit (les streams jazz sur Spotify ont progressé de 109 % entre 2017 et 2022 selon Music Business Worldwide).

Perspectives : le modulaire, catalyseur d’un jazz sans barrières

Avec l’intégration du modulaire, le jazz accélère sa propre mutation. On voit poindre plusieurs tendances lourdes :

  • Un jazz déterritorialisé : le dialogue entre scènes (Londres, Berlin, New York, Tokyo, Paris) s’opère à l’échelle des réseaux — Patch Point, Café OTO, Le Guess Who — favorisant des collaborations éclairs et des poignées de disques de chevet renouvelés fréquemment.
  • Le retour du geste : les musiciens refusent le tout-écran, refusent l’automation totale. Le modulaire incarne l’exigence du live, du risque, de la manipulation physique.
  • Vers un jazz plus inclusif : les frontières entre professionnels et amateurs s’émoussent. On recense des “synth jams” ouvertes dans la plupart des grandes villes européennes et américaines, avec 30 à 50 % de participants venus du jazz, mais aussi de la noise, du hip-hop ou du théâtre sonore (source : SynthFest France 2023).

Le plus fascinant reste à venir : la synthèse analogique artisanale, hybridée à l’improvisation organique, permet d’imaginer une infinité de “petites formes” où le jazz se fond dans le bruitisme, le glitch, la musique spectrale ou la pop déconstructive. Les synthés modulaires, à la fois outil, médium et manifeste, ouvrent des pistes qui dépassent la simple question du “son nouveau” : ils questionnent la notion même d’orchestre, d’écoute, et d’autorité musicale.

C’est peut-être cela, le vrai futur du jazz : une aventure où le modulaire n’est pas une béquille technique ou un effet de mode, mais un accélérateur de franchissements. Un “sans bruit”, tout en nuances, où le jazz ne regarde plus en arrière mais explore, encore, là où jamais on ne l’attendait.

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