Improviser : de l’instrument au flux, de la note à la texture
Le modulaire n’est pas un clavier. Ce n’est pas une guitare synthétique travestie. Penser “instrument” est presque une erreur : le modulaire est une chaîne ouverte où chaque module (oscillateur, filtre, LFO, noise generator, séquenceur, compresseur…) est autonome, combinable, personnalisable. On “joue” le modulaire comme un laboratoire.
Pour le jazz, cela change tout. L’improvisation ne consiste plus à inventer des lignes ou harmonies en temps réel ; elle devient une navigation dans des timbres en mutation, des séquences qui s’écroulent, des accidents qui font jaillir le lyrisme ailleurs.
- La texture prend le dessus sur la note. Le rapport mélodie-harmonie-rythme s’efface derrière la manipulation du grain, des fluctuations sonores et de la saturation. Écouter Thomas de Pourquery ou Jan Jelinek croiser sax et modulaire, c’est s’approcher d’une poétique des interstices.
- L’accident provoqué fait loi. Là où l’ordinateur peut tout sauvegarder, le modulaire impose la perte : aucun patch n’est vraiment reproductible. Cette philosophie du “moment unique” n’est pas sans rappeler les plus belles jam-sessions de hard bop… mais projetées dans le chaos électronique.
- La polyphonie explose. On n’est plus limité à ce que la main humaine peut jouer : il est possible de générer des polyrythmies, des cycles inhumains, des contrepoints qui n’appartiennent à personne.
Le résultat est une musique qui foule les frontières du jazz, de la musique contemporaine, du minimalisme ou même du noise. Les clubs historiques — du New Morning à la Casa del Jazz de Rome — programment aujourd’hui des lives où le modulaire réécrit la dramaturgie du set.
Un nouvel écosystème d’artistes et de pratiques
Qui sont les nouveaux jazzmen-modulaires ? Oublions le mythe du geek en chemise à carreaux dissimulé derrière des kilomètres de câbles. Aujourd’hui, le synthé modulaire attire des instrumentistes aguerris et profanes curieux, sortant du jazz académique autant que du rock alternatif.
- Mark Guiliana, batteur adulé de Brad Mehldau et de David Bowie, intègre des boucles trigguées par modulaire dans ses improvisations live. Son EP “Beat Music! Beat Music! Beat Music!” (2019) en témoigne : les grooves y frétillent de déclenchements stochastiques et de textures inouïes.
- Arve Henriksen (trompettiste norvégien, associé à Supersilent et ECM) s’aventure dans des patchs bruitistes, où la trompette sert tour à tour de source de modulation ou de contrôleur pour le modulaire. L’album “Cartography” est une leçon de brouillage des pistes.
- Hélène Breschand, harpiste française de la scène expérimentale, hybride la harpe et les modules Mutable Instruments pour diffracter les sons de son instrument jusque dans l’abstraction la plus pure.
- Hervé Moire (label Circum-Disc, Lille) déploie en solo une esthétique où la trame jazz s’entremêle avec des patchs évolutifs à l’économie, survivant sans DAW, tout en improvisant à la main sur le hardware live.
Même constat chez des collectifs comme Grand8 (France), Supersilent (Norvège) ou la scène sewer jazz de Tokyo : le modulaire est un point de rencontre, un saboteur de hiérarchies.