Jazz et afrobeat : quand la fusion explose les frontières

08/11/2025

Afrobeat et jazz : deux esprits libres, même combat ?

Qu’est-ce qui rassemble un club enfumé de Harlem, en 1959, et un dancefloor surchauffé de Lagos vingt ans plus tard ? Sûrement le goût de l’inédit, de l’urgence, et cette sensation brûlance qu’on peut tout convoquer par la musique. Si jazz et afrobeat ont longtemps semblé s’ignorer, ils partagent pourtant les mêmes racines : l’improvisation, la pulsation, et l’art de secouer les ordres établis. Mais comment, pourquoi, et surtout où ces mondes se sont-ils croisés avec le plus d’éclat ?

L’afrobeat, ce creuset originellement hybride

Avant même de rencontrer ouvertement le jazz, l’afrobeat est un laboratoire. Fela Kuti, architecte obsessionnel, en dessine les esquisses à la fin des années 1960, en mêlant highlife, funk, rythmiques yoruba et structures hypnotiques. Ce qui surprend peut-être : Fela a été formé… au saxophone jazz. Son séjour aux États-Unis au début des années 60 marque un choc esthétique (et politique), mais c’est à Londres, entre le Trinity College of Music et les nuits londoniennes, qu’il baigne dans le jazz moderne. (Source : Red Bull Music Academy, entretien avec Femi Kuti, 2018) Dès les premiers albums de Fela, les orchestrations révèlent des influences : saxophones barytons grondants, élans improvisés, une liberté mélodique qui n’est pas sans rappeler les expérimentations de Charles Mingus ou Sun Ra. Mais il y a plus : l’afrobeat se fonde sur la polyrythmie et un groove continu, mais laisse dans chaque titre de larges espaces à l’improvisation individuelle – la définition même du jazz.

Années 1970 : Quand le jazz se laisse contaminer

Pour beaucoup, la grande rencontre est longtemps restée du côté de Fela Kuti, accueillant Phil Cohran (ex Sun Ra Arkestra) ou Lester Bowie (Art Ensemble of Chicago) sur la scène du Shrine, à Lagos. Mais l’écartèlement véritable se fait à New York, puis à Londres, lorsque plusieurs figures du jazz cherchent dans l’afrobeat une énergie neuve.

  • Roy Ayers & Fela Kuti — « Music of Many Colours » (1980) Ce disque est aujourd’hui vu comme la pierre angulaire du dialogue. Roy Ayers, vibraphoniste jazz-funk, vient enregistrer à Lagos. Les plages, longues, laissent filer des solos syncopés et acides, portée par l’irrésistible section rythmique de Fela : une vraie démocratie sonore où chaque improvisateur prend le pouvoir à tour de rôle. (Il faut entendre le titre « 2000 Blacks Got To Be Free » pour comprendre l'effet libérateur de cette alliance).
  • Lester Bowie & the Black Ark — « African Children » (1978) Quand le trompettiste de Chicago débarque au Ghana puis au Nigeria pour enregistrer cet album-monde, la démarche est inédite : intégrer au jazz free les percussions et grooves West-africains, tout en gardant une approche radicale de l’improvisation. C’est un afrobeat méta, joué par des Américains dans la poussière d’Abidjan, qui inspire nombre de musiciens transfrontaliers (Source : AllMusic).
  • Orlando Julius — « Disco Hi-Life » (1979) Moins célébré que Fela, Orlando Julius est pourtant crucial. Émigré aux États-Unis dans les années 70, il mixe sans complexe l’autonomie du jazz, les habillages disco new-yorkais et la tradition du highlife nigérian. Ici, les cuivres dansent entre écritures collectives et solos épiques — une fusion totale où la forme jazz s’invente à l’africaine.

Le cas Tony Allen : l’horloge vivante du groove jazzy

Difficile de parler de fusion sans raconter Tony Allen. Batteur et cerveau rythmique de Fela, Allen puise dans Art Blakey et Max Roach pour concevoir une batterie syncopée, subtilement « swingue », unique. Des chiffres ? Entre 1969 et 1979, Allen a participé à plus de 30 albums (Source : Discogs), et presque tous articulent des constructions jazz : breaks, contre-temps, variations de dynamique… Sur « The Source » (2017), Allen revendique explicitement l’influence de Bud Powell et du be-bop — la boucle est bouclée. Ce disque, entièrement parisien, convoque aussi bien des souffleurs jazz que des groovers africains : une matière mouvante, insaisissable.

L’ère post-Fela et l’internationalisation de la fusion

Après la mort de Fela en 1997, les intersections entre jazz et afrobeat s’accélèrent. La planète groove se met à parler une langue hybride, consciente de son histoire, mais revêche à toute domestication académique.

  • Antibalas (USA, depuis 1998) Ce big band new-yorkais explose les codes : inspiration Fela évidente mais, au fil des albums, la part jazz s’étoffe. Sur l’album « Antibalas » (2012), solos de saxos, chorus de trompette, digressions polyrhythmiques surpassent souvent en liberté les musiques afrobeat originelles, tout en gardant l’énergie collective. Leurs collaborations avec des jazzmen américains comme Dave Guy (Dap-Kings) ou Marcos García (Chico Mann) renforcent les liens.
  • Seun Kuti & Egypt 80 — « Black Times » (2018) Ici, Seun, fils de Fela, relance le répertoire mais l’ouvre franchement au jazz progressif. Le disque, nominé aux Grammy Awards, mêle improvisations étirées, mélodies en escalier et dialogues avec Carlos Santana ou Robert Glasper.
  • London Calling : Kokoroko, Nubya Garcia & le jazz londonien Impossible de passer à côté de la nouvelle scène UK, et notamment du collectif Kokoroko. L’album « Could We Be More » (2022) fait office de manifeste générationnel : lignes de cuivres inspirées du jazz modal, batterie chaloupée à la Tony Allen, et structures qui n’ont plus rien à voir avec la chanson pop. Nubya Garcia (saxophoniste) injecte elle aussi dans ses disques des grooves afrobeat, rendant hommage à la fois à John Coltrane et à Ebo Taylor.
  • Mamazonia, Joe Armon-Jones, Ezra Collective... les enfants du mélange Le collectif Ezra Collective, salué par le Guardian (2023) pour sa « capacité à réécrire la partition afrobeat-jazz à l’infini », élargit la fusion en l’hybridant de hip-hop, de broken beat et de soul. Leur album « Where I’m Meant To Be » (2022) voit se relayer improvisations vertigineuses et pulsations venues d’Afrique de l’Ouest.

Quels sont les marqueurs d’une fusion durable ?

Face à l’avalanche de « crossovers » contemporains, difficile de séparer l’effet de mode du dialogue fertile. Pourtant, quelques ingrédients font la différence :

  1. La profondeur des arrangements : Les grandes réussites fusionnent sans écraser, laissent respirer l’organicité, déploient des sections cuivres à la Mingus sur des bases afro-funk (ex : Tony Allen & Hugh Masekela, « Rejoice »).
  2. L’ouverture au risque improvisé : Là où le jazz s’invite, il y a toujours la possibilité qu’un musicien parte à la dérive, ouvre un solo imprévu ou défie la structure (voir Mulatu Astatke, Ebo Taylor).
  3. L’engagement social et politique : Cette musique n’est jamais innocente. De Fela à Kokoroko, le discours sous-jacent est une critique (parfois très caustique) du monde. L’album « No Place for My Dream » de Femi Kuti (2013) en est un exemple criant.
  4. La notion de transe collective : C’est le plus afrobeat des marqueurs, mais aussi le plus jazz dans son esprit « live » : cette montée, lente et implacable, où chaque musicien pousse l’autre, jusqu’à la danse et l’extase.

Quelques disques majeurs à découvrir, oreilles grandes ouvertes

  • Fela Kuti & Africa 70 — « Expensive Shit » (1975)
    • Pionnier absolu, où les solos de sax bourdonnent sur une rythmique hypnotique – Fela s’y livre à des improvisations hors format.
  • Antibalas — « Fu Chronicles » (2020)
    • Un cocktail féroce, où l’héritage jazz de la Grosse Pomme embrase littéralement l’afrobeat classique.
  • Tony Allen, Hugh Masekela — « Rejoice » (2020)
    • Rencontre au sommet entre le roi du groove nigérian et le trompettiste sud-africain, dans un disque à la fois indiscipliné et lumineux.
  • Kokoroko — « Could We Be More » (2022)
    • Manifesto du jazz afrobeat britannique : cadences lancinantes, cuivres solaires, improvisations généreuses.

Autopsie d’un dialogue vivant : pourquoi ça ne tournera (jamais) en rond

Si la fusion jazz/afrobeat ne s’essouffle pas, c’est qu’elle refuse la notion même d’académisme. Dès qu’une formule se fige, la scène trouve moyen de la détourner, de la tordre, de la contaminer aux tendances électroniques, au spoken word, ou au post-punk. La scène émergente, notamment entre Londres, Lagos, Paris et New York, laisse entendre que ce dialogue a encore de beaux (et furieux) jours devant lui. En 2023, le festival Afropunk (Brooklyn, Paris) consacre de plus en plus de place à ces rencontres, célébrant à la fois les pionniers et les jeunes iconoclastes (telles que la saxophoniste britannique Cassie Kinoshi ou le trompettiste nigérian Etuk Ubong). La fusion, ici, n’est pas un exercice de style. C’est une nécessité vitale. Le jazz y retrouve ses racines d’émancipation, et l’afrobeat son pouvoir subversif, politique et festif. Avancer dans cette histoire, c’est comprendre qu’écouter aujourd’hui jazz et afrobeat, c’est écouter la société – dans ses déchirures, dans ses espoirs, dans ses mouvements les plus imprévus.

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